Dans un chapitre qui semble écrit par Bossuet, Machiavel démontre,
par les exemples de Moïse, de Cyrus, de Romulus, de Thésée et
d'autres fondateurs de dynastie, que plus ils sont partis d'en bas,
plus ils ont dû tout à leur mérite, plus ils ont pu s'affermir dans
leur élévation; mais que sans la fortune, qui n'est que la
prédisposition du peuple, et sans l'occasion, qui est la condition
nécessaire et divine de toute grandeur, ils n'auraient pu que rêver
leur ambition, jamais l'accomplir.
Ce chapitre atteste combien Machiavel avait dévisagé la fortune à
force de réfléchir sur ce que le vulgaire appelle ses jeux!
L'occasion ne peut rien sans l'homme, l'homme rien sans l'occasion;
c'est du mariage de la fortune avec le génie que naît la puissance;
sans cela, rien. La multitude ignore trop cette vérité. C'est ce qui
la prosterne aux pieds du succès.
Ses considérations sur les novateurs ou réformateurs politiques ou
religieux, dans le même chapitre, sont de la même infaillibilité de
vues. «Il y en a de deux sortes, dit-il: ceux qui ne peuvent que
persuader et ceux qui peuvent contraindre. Les premiers, il leur
arrive toujours malheur; les seconds ne succombent presque jamais:
c'est pour cela qu'on a vu réussir tous les prophètes armés, les
prophètes désarmés finir misérablement.»
On voit qu'à l'inverse du sophisme de ce temps-ci, qui attribue plus
de force à la parole qu'au glaive, il donne à la force le rôle si
vrai que Dieu lui a donné, grâce à la lâcheté du coeur humain.
«On fait croire par force»! s'écrie-t-il, et le monde est son
témoin!