Le livre _du Prince_ n'était cependant pas encore publié, mais on en
connaissait l'existence et les principes par l'indiscrétion des
Médicis.
Ce livre, qui fut son crime contre la république et contre
l'honnêteté politique, fut ainsi son arrêt d'exil, et devint
bientôt, comme on va le voir, son arrêt de mort. Le parti de ce faux
prophète de la populace et de la monacaille, de ce fou imposteur,
Savonarola, se déclara irréconciliable avec le grand homme qui avait
méprisé ses jongleries soi-disant évangéliques, mais plus réellement
démagogiques.
Examinons ici ce livre _du Prince_, qui a donné l'immortalité de la
calomnie à son auteur, ce livre qui a été et qui est encore l'énigme
de l'Italie.
Ce livre fut-il, comme le prétendent certains Italiens, une ironie
vertueuse de Machiavel, voulant, comme le législateur de Sparte,
faire horreur de la tyrannie en enivrant les tyrans?
Ce livre fut-il, comme d'autres le disent, une froide leçon de
tyrannie pour donner aux princes la théorie des crimes heureux?
Des centaines de volumes sont écrits tous les ans en Italie par les
pédants oisifs pour débattre l'une ou l'autre de ces appréciations
systématiques sur Machiavel.
Ni les uns ni les autres ne sont dans la vérité de la nature
humaine.
La nature ne fait pas de ces hommes assez dévoués à la vertu pour
écrire gratuitement des contre-vérités qui les feront passer
éternellement pour des scélérats; la nature ne crée pas non plus des
hommes assez monstrueux (surtout quand ces hommes sont les plus
hautes et les plus saines intelligences de leur siècle) pour penser,
pour écrire et pour signer des théories de crimes qui les dévoueront
à l'exécration de la postérité.
L'auteur des _Commentaires sur Tite-Live_ et de l'_Histoire de
Florence_, ouvrages où le goût de la vertu se fait sentir aussi
éloquemment que le génie du style; l'homme dont la vie privée et la
vie publique méritèrent à juste titre la renommée d'homme de bien
n'eut certes jamais la pensée de personnifier en soi un Tibère, un
Néron, un monstre en horreur à Dieu et à soi-même, en mépris de ses
contemporains et de la postérité. On a vu des Curtius du bien
public, mais ce Curtius du crime n'exista certes jamais que dans
l'imagination des imbéciles ou des pédants.
La pensée qui inspira le livre _du Prince_ à Machiavel, la voici.
Nous ne l'excusons certes pas, mais nous l'expliquons.
Cette pensée ne fut ni d'un héros de vertu ni d'un monstre de vices;
elle fut tout simplement la pensée d'un commentateur. Machiavel,
voulant donner à Laurent de Médicis, prince nouveau, des leçons de
la politique du succès (fausse mais séduisante politique), prit son
texte dans la vie de César Borgia, auprès de qui il avait résidé si
intimement comme ambassadeur de Florence. Il commenta la conduite de
ce héros souvent fourbe, souvent sanguinaire, toujours habile; il
développa ce texte non en moraliste, mais en politique, pour
Laurent de Médicis. Il ne dit point à son prince: Faites ceci; mais
il lui dit: Voilà comment César Borgia fit en telle ou telle
circonstance de ses usurpations ou de ses crimes. Il ne loue pas, il
raconte; son tort est de raconter avec l'impassibilité d'une page de
bronze, et de ne témoigner dans l'accent du narrateur aucune
préférence pour le bien, aucune pitié pour les victimes, aucune
exécration contre les attentats politiques.
Artiste en succès, voilà le vrai nom de Machiavel: ne lui en
cherchez pas un autre; c'est bien assez pour le flétrir dans cette
oeuvre trop équivoque de son génie, car le succès en politique est
trop souvent la récompense du crime.
N'oublions pas cependant que, dans ce temps barbare encore du moyen
âge italien, la politique n'était pas une moralité de but et une
légitimité des moyens; la politique n'était qu'une science, et
Machiavel voulait surtout se montrer capable: ce n'est que plus tard
que la politique, sous la plume de Fénelon, devint une vertu; sous
Bossuet même elle n'était qu'une sainte violence. Machiavel n'était
pas plus avancé que son temps; voilà son principal crime dans le
livre _du Prince_.