XIII

Le livre _du Prince_ n'était cependant pas encore publié, mais on en

connaissait l'existence et les principes par l'indiscrétion des

Médicis.

Ce livre, qui fut son crime contre la république et contre

l'honnêteté politique, fut ainsi son arrêt d'exil, et devint

bientôt, comme on va le voir, son arrêt de mort. Le parti de ce faux

prophète de la populace et de la monacaille, de ce fou imposteur,

Savonarola, se déclara irréconciliable avec le grand homme qui avait

méprisé ses jongleries soi-disant évangéliques, mais plus réellement

démagogiques.

Examinons ici ce livre _du Prince_, qui a donné l'immortalité de la

calomnie à son auteur, ce livre qui a été et qui est encore l'énigme

de l'Italie.

Ce livre fut-il, comme le prétendent certains Italiens, une ironie

vertueuse de Machiavel, voulant, comme le législateur de Sparte,

faire horreur de la tyrannie en enivrant les tyrans?

Ce livre fut-il, comme d'autres le disent, une froide leçon de

tyrannie pour donner aux princes la théorie des crimes heureux?

Des centaines de volumes sont écrits tous les ans en Italie par les

pédants oisifs pour débattre l'une ou l'autre de ces appréciations

systématiques sur Machiavel.

Ni les uns ni les autres ne sont dans la vérité de la nature

humaine.

La nature ne fait pas de ces hommes assez dévoués à la vertu pour

écrire gratuitement des contre-vérités qui les feront passer

éternellement pour des scélérats; la nature ne crée pas non plus des

hommes assez monstrueux (surtout quand ces hommes sont les plus

hautes et les plus saines intelligences de leur siècle) pour penser,

pour écrire et pour signer des théories de crimes qui les dévoueront

à l'exécration de la postérité.

L'auteur des _Commentaires sur Tite-Live_ et de l'_Histoire de

Florence_, ouvrages où le goût de la vertu se fait sentir aussi

éloquemment que le génie du style; l'homme dont la vie privée et la

vie publique méritèrent à juste titre la renommée d'homme de bien

n'eut certes jamais la pensée de personnifier en soi un Tibère, un

Néron, un monstre en horreur à Dieu et à soi-même, en mépris de ses

contemporains et de la postérité. On a vu des Curtius du bien

public, mais ce Curtius du crime n'exista certes jamais que dans

l'imagination des imbéciles ou des pédants.

La pensée qui inspira le livre _du Prince_ à Machiavel, la voici.

Nous ne l'excusons certes pas, mais nous l'expliquons.

Cette pensée ne fut ni d'un héros de vertu ni d'un monstre de vices;

elle fut tout simplement la pensée d'un commentateur. Machiavel,

voulant donner à Laurent de Médicis, prince nouveau, des leçons de

la politique du succès (fausse mais séduisante politique), prit son

texte dans la vie de César Borgia, auprès de qui il avait résidé si

intimement comme ambassadeur de Florence. Il commenta la conduite de

ce héros souvent fourbe, souvent sanguinaire, toujours habile; il

développa ce texte non en moraliste, mais en politique, pour

Laurent de Médicis. Il ne dit point à son prince: Faites ceci; mais

il lui dit: Voilà comment César Borgia fit en telle ou telle

circonstance de ses usurpations ou de ses crimes. Il ne loue pas, il

raconte; son tort est de raconter avec l'impassibilité d'une page de

bronze, et de ne témoigner dans l'accent du narrateur aucune

préférence pour le bien, aucune pitié pour les victimes, aucune

exécration contre les attentats politiques.

Artiste en succès, voilà le vrai nom de Machiavel: ne lui en

cherchez pas un autre; c'est bien assez pour le flétrir dans cette

oeuvre trop équivoque de son génie, car le succès en politique est

trop souvent la récompense du crime.

N'oublions pas cependant que, dans ce temps barbare encore du moyen

âge italien, la politique n'était pas une moralité de but et une

légitimité des moyens; la politique n'était qu'une science, et

Machiavel voulait surtout se montrer capable: ce n'est que plus tard

que la politique, sous la plume de Fénelon, devint une vertu; sous

Bossuet même elle n'était qu'une sainte violence. Machiavel n'était

pas plus avancé que son temps; voilà son principal crime dans le

livre _du Prince_.

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 123 / 215 题