Nous avons vu qu'au retour des Médicis à Florence, Machiavel,
destitué de toutes ses fonctions, avait été obligé de se retirer,
presque indigent, dans sa petite métairie de la _Strada_, près de la
bourgade de San-Casciano. À peine y goûtait-il un court loisir que
la conspiration de Capponi, le grand citoyen patriote, contre les
Médicis éclata et échoua le même jour. Capponi ayant par mégarde
laissé tomber de son habit la liste des conjurés, les Médicis
avertis firent saisir tous ceux dont le nom était porté sur la liste
de Capponi et tous ceux que leurs sentiments républicains pouvaient
faire soupçonner complices de la conjuration. Machiavel, quoique
innocent, fut du nombre. Ses interrogatoires, rendus plus âpres par
la torture, ne purent lui arracher un aveu.
Le pape Léon X, Médicis lui-même et le plus doux des hommes comme le
plus lettré, envoya de Rome réclamer de ses neveux la liberté de
Machiavel; il lui demanda de plus, comme au premier des politiques
de son temps, des conseils pour le gouvernement des affaires
d'Italie. Il l'appela même à sa cour. Machiavel, mal inspiré, ne s'y
rendit pas. Sa vraie place était dans le conseil de ce Périclès des
papes. Il y eût été libre, heureux, puissant sur les affaires. Il
craignit un piége où il n'y avait de la part du pape qu'estime et
bonté. Toutefois il écrivit à Léon X, par l'intermédiaire de
Vettori, son ami, ambassadeur de Florence à Rome, ces lettres
remarquables sur la politique papale, qui dénotent une connaissance
presque providentielle des divers intérêts des grandes nations.
Léon X en fit son profit; il aimait Machiavel; il regretta d'être
privé de la présence de l'oracle politique de Florence, aussi propre
à devenir l'oracle politique de Rome.
Machiavel, toujours par l'intermédiaire de son ami Vettori, qui
résidait auprès du pape, transmettait à Léon X des chefs-d'oeuvre de
vues en chefs-d'oeuvre de style, émanés de cette pauvre métairie où
languissait le génie du siècle. Tous ces conseils parfaitement
honnêtes de Machiavel à Léon X ne tendaient qu'à la paix de
l'Italie; il suppliait ce grand pape de s'en faire l'arbitre au nom
de son autorité pontificale, au nom des Médicis, au nom de ses
propres armées.