Je glisse sur les premières années de ce rejeton des Nelli et des
Machiavelli; son intelligence vive, étendue, profonde et éloquente
comme la passion, le fit remarquer avant l'âge. À vingt-huit ans le
gouvernement de Florence le choisit d'acclamation pour secrétaire de
la république. Ce secrétaire rédigeait les actes du gouvernement, il
les inspirait et les discutait en les rédigeant; il était à la
république ce que le souffleur est au drame, invisible, mais âme de
tout.
L'Italie était alors ce qu'elle est encore, ce qu'elle sera
toujours, à moins qu'il ne renaisse à Rome un peuple-roi; elle était
une perpétuelle et héroïque anarchie de cinq ou six nationalités
qui se disputaient la puissance, la gloire, la primauté dans cette
cendre du vieux monde: les membres principaux de cette anarchie
étaient Venise, Rome, Milan, Naples, Florence; les Impériaux, les
Français, les Espagnols, appelés comme aujourd'hui par les
Piémontais en Italie, en faisaient leur champ de bataille ou le prix
de leurs victoires.
Les Médicis, ces citoyens presque couronnés de Florence, venaient
d'en être exilés pour avoir préféré l'appui de l'Espagne à
l'alliance de la France. Une république démocratique et religieuse,
agitée par la parole d'un moine à moitié fou, à moitié factieux,
mais toujours fourbe, _Savonarola_, avait remplacé les Médicis. Un
caprice des historiens démagogues et des mystiques de ce temps-ci a
voulu prendre au sérieux ce moine thaumaturge; l'histoire sincère
les dément à chaque mot. Savonarola n'était qu'un Marat
encapuchonné; le peuple, qu'il avait trompé et fanatisé, en fit
justice au premier retour de bon sens. Son supplice fut cruel, mais
son exil était mérité. Il demandait le sang de tout ce qui
n'applaudissait pas à ses démences. Il mourut en lâche après avoir
vécu en bourreau. Malheur aux partis qui prennent pour patrons dans
l'histoire ces hommes de délire, de hache et de bûchers, tels que le
moine Savonarola!
V
C'est au milieu de ces convulsions de la république provisoire de
Florence, entre l'exil et le retour des Médicis, que Machiavel
exerça les difficiles fonctions de secrétaire de la république, au
dedans et d'ambassadeur au dehors. Ces ambassades, qu'on appelle les
légations, lui firent connaître à fond la politique des puissances
auprès desquelles il alla ménager les intérêts de sa patrie. Les
dépêches qu'il écrivit pendant ces vingt-cinq légations à son
gouvernement sont des chefs-d'oeuvre de sagacité, de clarté, de
style, appropriés aux affaires.
Nous ne vous donnerons ici ni le récit de ces circonstances aussi
fugitives que le temps, ni le texte de ces dépêches: cela
ressemblerait aux dialogues des morts. Une seule de ces
circonstances mérite d'être relatée, parce qu'elle donna lieu à la
longue résidence de Machiavel auprès de César Borgia, fils du pape
Alexandre VI.
César Borgia, sans bornes dans son ambition, sans scrupule dans ses
actes, est le véritable héros du moyen âge. Fils d'un pape espagnol,
hardi comme un aventurier, intrépide comme un chevalier, politique
comme un diplomate, perfide comme un brigand, il aspirait à fonder
en Italie, par la puissance papale de son père, une dynastie des
Borgia. Il la conquérait peu à peu par ses exploits, par ses
trahisons, par ses intrigues, en se mettant tour à tour à la tête
des troupes des divers États d'Italie. Il désirait passionnément
devenir aussi, par son alliance avec la république de Florence,
général des troupes toscanes. La république le redoutait et le
ménageait. Elle chargea Machiavel de résider auprès de lui, tantôt
pour se concilier l'appui de ses armes, tantôt pour éluder ses
prétentions, toujours pour le flatter.
Cette longue résidence de Machiavel auprès de César Borgia fut pour
le secrétaire florentin l'école de la diplomatie la plus consommée
et la plus perverse. Machiavel en sortit comme on sort d'une école
de haute intrigue et de crimes habiles (s'il y eut jamais habileté
dans le crime). Le malheur du nom de Machiavel fut d'avoir passé
pour complice de ces perfidies et de ces crimes, dont il n'était que
le spectateur et le confident diplomatique au nom de sa patrie.
C'est là ce qui le fait passer pour un scélérat quand il n'était en
effet qu'un courtisan officiel, obligé, par l'intérêt des
Florentins, de complaire à une ambition qui faisait trembler sa
patrie.
Il sortit en même temps de cette cour militaire de César Borgia
tellement rompu aux affaires politiques et aux intrigues d'ambition
que nul ne perça jamais si profondément dans les ressorts cachés
qu'on emploie pour conquérir ou gouverner les hommes. Il en sortit
enfin seul capable de donner les conseils de l'ambition pratique aux
bons ou aux mauvais desseins et d'écrire ce livre _du Prince_,
manuel du bien et du mal pour les ambitieux. Son véritable crime ne
fut pas d'avoir préféré le mal au bien dans ce commentaire sur les
entreprises des princes: son crime fut son indifférence apparente,
sa neutralité extérieurement impassible entre le crime et la vertu.
Nous disons neutralité apparente à l'extérieur, parce qu'en le
lisant dans ses douze volumes et en l'étudiant impartialement dans
sa vie, on reconnaît avec bonheur qu'il n'était nullement neutre,
encore moins pervers; qu'il aimait l'honnête, qu'il le pratiquait
pour lui-même, et que son tort est d'avoir eu l'intelligence du mal,
mais non le goût. Vous vous en convaincrez quand vous m'aurez suivi
jusqu'au bout. Le nom de Machiavel devenu proverbe est une calomnie
de l'homme qui a porté ce grand nom: il est plus commode de le
nommer que de le lire. Malheur aux hommes dont le nom devient
synonyme de crime: il faut des siècles pour laver ce nom!
Nous n'entreprenons pas de le laver. Il eut des torts; ces torts
furent des complaisances coupables pour ce qu'on appelle des faits
accomplis. Il prit en apparence le succès pour un dogme; il oublia
que la moralité est la première condition des actes publics; il crut
aux deux morales, la petite et la grande; comme Mirabeau, son élève
et son égal, il matérialise la politique en la réduisant à
l'habileté, au lieu de la spiritualiser en l'élevant à la dignité de
vertu: mais, à cette faute près, faute punie par la mauvaise odeur
de son nom, il fut honnête homme; il fut même chrétien dans sa foi
et dans ses oeuvres; il fut en même temps le plus parfait artiste en
ambition que le monde moderne ait jamais eu à étudier pour connaître
les hommes et les choses; son malheur fut d'être artiste, et de
donner dans le même style et avec le même visage des leçons de
tyrannie et des leçons de liberté.
Cela dit, entrons dans ses oeuvres. Voyons-en d'abord l'occasion.