Mais, par une souplesse de génie sans égale peut-être dans
l'histoire de l'esprit humain, pendant que cet homme d'État vieilli,
fatigué, indigent, donnait de si hauts conseils aux rois et aux
papes, il s'amusait à écrire, de la même plume qui allait écrire
comme Tacite, des comédies dignes de Molière.
C'est de cette époque, en effet, que date sa facétie de _la
Mandragore_. _La Mandragore_ est une plaisanterie obscène. Un mari
dupe de lui-même et une jeune femme innocente y sont joués et
corrompus par l'intrigue d'un amoureux et d'un moine, dans un
_imbroglio_ et dans un dialogue dignes de Boccace. La pudeur moderne
nous interdirait d'en faire seulement l'analyse; mais les moeurs
italiennes du temps étaient si peu scrupuleuses en matière de
décence et de religion que cette facétie comique eut un succès
classique et prolongé à Florence, et que le pape Léon X, dans ses
voyages en Toscane pour revoir sa famille, fit représenter devant
lui deux fois _la Mandragore_ pour amuser le sacré collége.
_Le Mariage de Figaro_ par Beaumarchais est une édification en
comparaison de la farce de Machiavel; mais les _Contes_ de Boccace,
imprimés avec les priviléges et les éloges de la cour de Rome,
avaient accoutumé les Italiens au ridicule versé sur les maris et
sur les moines. Cette pièce grotesque popularisa plus Machiavel à
Florence et à Rome que ses écrits les plus substantiels de
politique; les peuples préfèrent souvent ce qui les dégrade à ce qui
les élève: Machiavel, baladin pour gagner le pain de sa famille à
San-Casciano, devint plus célèbre que Machiavel homme d'État,
orateur et ambassadeur, sauvant pendant quinze ans sa patrie par
des miracles de diplomatie.