Or qu'était-ce jusque-là que Nicolas Machiavel? En deux lignes le
voici.
Il était né à Florence d'une haute lignée étrusque et féodale, les
Machiavelli. Leurs domaines, situés entre la Romagne et la
république florentine, avaient été peu à peu absorbés dans les États
toscans. Cette famille, non déchue, mais appauvrie, servait
maintenant dans les armées ou dans la magistrature de la république
toscane. Treize de ses membres avaient été gonfaloniers,
c'est-à-dire à peu près doges de Florence. Le père de Nicolas
Machiavel, le héros d'esprit et de plume de cette grande race, était
gouverneur dans des provinces de la république. Il soigna
l'éducation de son fils comme s'il l'eût senti prédestiné aux
grandes choses. C'était le temps héroïque de l'Italie ressuscitée,
la virilité de ce qu'on appelle le moyen âge. Dante, Pétrarque,
Boccace, avaient créé la langue toscane avec les débris de la
latinité romaine; la Grèce avait versé ses manuscrits dans les
bibliothèques de Florence; l'atticisme s'unissait à la force dans
les écrits des Toscans; ils avaient un poëte et des lettrés en tous
genres; il leur manquait en prose un Tacite ou un Bossuet pour
illuminer la politique et fixer la grande langue des affaires.
La littérature politique, illustrée en Grèce par Aristote, n'était
pas née en Italie; elle y naquit forte et souveraine avec Nicolas
Machiavel.
Sa mère, Bartholomée Nelli, d'une illustre maison florentine aussi,
lui donna le jour le 3 mai 1469. Ces souches toscanes, greffées de
sang romain, ont toujours produit des branches prodigieuses de sève
et de force dans l'espèce humaine. Souvenez-vous des Dante, des
Pétrarque, des Médicis, des Capponi, des Strozzi, des Guiciardini,
des Michel-Ange, des Mirabeau, des Bonaparte; poëtes, artistes,
écrivains, hommes de tribune, hommes d'État, hommes de guerre et de
tyrannie, la Toscane est une mère féconde; Florence a du sang
étranger dans les veines. Ce sang est la sève sauvage ou civilisée
du génie.