Quel est le coeur qui ne soit pas ému de l'accent à la fois naïf,
simple et pathétique de cette lettre, la plus belle protestation
contre le sort que nous connaissions parmi toutes les lettres des
grands hommes anciens et modernes retrouvées dans les archives du
genre humain? On y sent l'homme qui se plie humblement comme le
roseau au vent de son adversité et de sa misère. Comme on sent,
quelques lignes plus loin, l'homme qui a le sentiment de sa
supériorité sur ses contemporains, de son égalité de niveau avec les
plus hauts caractères et les plus vastes intelligences de
l'antiquité! Comme on y sent contre la fortune ce juste et muet
mépris qui est la vengeance éternelle des hommes écrasés par
l'iniquité de leurs contemporains! Enfin comme on y sent, dans les
détails domestiques de sa métairie, de ses occupations, de sa
pauvreté, de sa déchéance au milieu des meuniers, des chaufourniers
et des cabaretiers de son village de Toscane, cette souplesse
d'imagination et cette verve de goût, d'amour, de débauche même, qui
rappellent le _Molière_ dans le _Tacite_, l'auteur des comédies dans
l'homme d'État! Comme cette lettre rit, pleure et gronde dans la
même page! Quand je ne connaîtrais de Machiavel que cette lettre, il
serait pour moi un homme de bronze et un homme de chair, un grand
exemplaire de l'humanité, un grand _ludibrium_ de la fortune, un
homme plus italien que toute l'Italie de son temps, un de ces hommes
qui ont le droit de dire, avec le sourire du dédain de Marius à
l'esclave: «Va dire à Rome que tu as vu Marius assis dans la boue
des marais de Minturnes, mais toujours Marius.»