«Magnifique ambassadeur!
_Tardo non furon mai grazie divine;_
«Les grâces du ciel ne se font jamais attendre.»
«Je parle ainsi parce qu'il me semblait avoir non pas perdu, mais
égaré vos bonnes grâces, car vous avez tant tardé à m'écrire que je
ne pouvais interpréter la cause de ce silence... J'ai craint qu'on
ne vous eût prévenu contre moi en vous disant que j'étais un mauvais
économe... J'ai été tout réconforté par votre dernière lettre du 23
du mois passé; j'y ai vu avec bien du plaisir que vous ne vous
occupiez plus qu'à votre aise des affaires d'État. Continuez à
prendre ce parti, car quiconque s'incommode trop pour les autres se
sacrifie soi-même sans qu'on lui en sache le moindre gré; et puisque
absolument la fortune veut diriger toutes nos actions, il faut la
laisser faire à sa guise, ne la déranger en rien, et attendre
qu'elle permette aux hommes d'agir à leur tour. Quand ce moment
sera venu, vous pourrez reprendre un peu place aux affaires
publiques, veiller un peu plus à ce qui se passe dans l'État; alors
aussi vous me verrez quitter sur-le-champ ma métairie et accourir
vers vous en vous disant: Me voilà!
«Puisqu'il en est ainsi, je vais essayer de vous rendre un plaisir
équivalent à celui que m'a fait votre lettre, et vous dire à mon
tour la façon dont je gouverne ma vie...
«J'habite dans ma métairie, et, depuis mes disgrâces, je ne crois
pas avoir été vingt jours en tout à Florence. Jusqu'à ce moment je
me suis amusé à tendre de ma main des piéges aux grives; je me
levais pour cela avant le jour, je portais mes gluaux, et je
cheminais en outre avec un paquet de cages sur le dos, semblable à
Géta quand il revient du port tout courbé, chargé des livres
d'Amphitryon. Le moins que j'attrapais de grives, c'était deux; le
plus, c'était sept: c'est ainsi que j'ai passé tout le mois de
septembre. Depuis, ce misérable passe-temps, quoique respectable et
étrange, m'a même manqué à mon grand déplaisir, et quelle est ma vie
depuis ce temps, je vais vous le dire.
«Je me lève avec le soleil, et je m'achemine vers un petit bois que
je fais couper dans le voisinage. J'y passe deux ou trois heures à
surveiller l'ouvrage de la veille, et j'use le temps avec ces
bûcherons, qui ont toujours quelques malheurs à déplorer, soit
arrivé à eux-mêmes, soit à leurs voisins. Et, au sujet de ce bois
exploité, j'aurais mille belles anecdotes qui me sont arrivées, soit
avec Frosino de Ponsano, soit avec d'autres qui voulaient m'acheter
de cette coupe; et Frosino, entre autres, en envoya prendre un
certain nombre de _cordes_ (_carlate_) sans m'en prévenir, et sur le
prix il voulut me retenir 10 livres florentines que je devais,
disait-il, depuis quatre ans, et qu'il m'avait gagnées au jeu de
_criccrac_ chez Antoine Guiciardini.
«Je commençais sur cela à faire le diable et à m'en prendre au
charretier qui s'en était allé emportant mes bûches sans les payer,
comme un voleur, lorsque Machiavel, mon parent, entra et nous remit
d'accord. Baptiste Guiciardini, Philippe Ginori, Thomas del Bene et
quelques autres habitants du voisinage, pendant que ce vent
soufflait, m'en demandèrent chacun une corde. Je la promis à tous,
et j'en envoyai une à Thomas del Bene, qui en fit transporter la
moitié à Florence parce qu'il y avait là pour l'enlever de la rue
lui, sa femme, sa servante et ses enfants, tellement qu'on aurait
dit le _gaburro_ quand, le jeudi, il sort armé de bûches avec ses
garçons pour assommer un boeuf. M'apercevant ainsi qu'il n'y avait
pour moi aucun bénéfice, j'ai dit aux autres que je n'avais plus de
bûches à vendre; ils en ont tous fait la grosse tête (la moue),
surtout Baptiste Guiciardini, qui a mis cela au nombre de ses
mésaventures d'État.
«En sortant de ma coupe de bois, après l'ouvrage, je m'en vais
auprès d'une petite fontaine, et de là à mes piéges d'oiseaux, avec
un livre sous mon bras, soit Dante, soit Pétrarque, soit un de ces
poëtes familiers en second ordre, tels que Tibulle, Ovide ou
quelqu'un de ce genre; je lis là leurs amoureuses souffrances ou
leurs jouissances amoureuses; ils me font souvenir de mes propres
amours, et je me réjouis un peu dans ces douces mémoires.
«De là je descends sur le grand chemin, dans la taverne du village;
je cause avec les passants, je leur demande des nouvelles de leur
pays; j'entends des choses neuves et diverses, je remarque les goûts
différents et les fantaisies opposées des hommes. Vient en causant
ainsi l'heure du dîner, où je mange avec ma petite famille ces mets
frugals que nous peuvent fournir ma pauvre métairie et mon étroit
domaine paternel. Après le repas je retourne à la taverne: j'y
trouve ordinairement l'hôtelier, un boucher, un menuisier et deux
chaufourniers; je m'encanaille avec eux tout le reste du jour au
_criccrac_ ou trictrac, jeux pendant lesquels surgissent entre nous
mille disputes, mille chocs de paroles injurieuses, et où le plus
souvent on conclut pour un quatrino (un sol), et où on ne nous
entend pas moins crier de là à San-Casciano.
«Ainsi plongé dans cette vulgarité de vie, je tâche de préserver mon
esprit de la moisissure d'une complète oisiveté, et je décharge la
malignité du sort qui me poursuit, jouissant d'une satisfaction âpre
et secrète de me sentir foulé ainsi aux pieds par la fortune, pour
voir si à la fin elle n'en aura pas honte et n'en rougira pas!...
«Mais, le soir venu, je retourne à la maison et j'entre dans mon
cabinet de travail; sur le seuil de la porte je dépouille ces habits
de paysan souillés de poussière ou de fange, et je me revêts en idée
d'habits royaux et de vêtements de cour. Ainsi vêtu d'habits
conformes à la hauteur de mes pensées, j'entre avec dignité dans la
société antique des grands hommes d'autrefois, où, accueilli
amoureusement par eux, mes semblables, je me nourris de la seule
nourriture qui est faite pour moi et pour laquelle je suis fait
moi-même. Je ne rougis point de m'entretenir de niveau avec eux, de
leur demander raison de leurs actes, et ces grands hommes ne
dédaignent pas de me répondre avec leur indulgente bonté.
«Pendant quatre heures de temps que dure cet entretien avec les
morts, je ne sens plus aucun de mes soucis, j'oublie toutes mes
angoisses, je ne crains plus ma pauvreté, je ne m'épouvante plus de
la mort; je me transfigure en eux tout entier, et, comme dit Dante,
«qu'aucune science ne mérite ce nom si on ne retient pas ce qu'on a
appris,» j'ai noté de ces entretiens avec ces hommes antiques tout
ce que j'ai recueilli de capital et de caractéristique dans leur vie
et dans leurs pensées, et j'en ai composé un opuscule intitulé _des
Gouvernements_, ouvrage dans lequel je pénètre aussi profondément
que je le peux dans les pensées qu'un tel sujet comporte, agitant en
moi-même ce que c'est que la souveraineté, de combien d'espèces de
souverainetés le monde se compose, comment elles s'acquièrent,
comment elles se conservent, pourquoi elles se perdent; et si jamais
quelques-unes de mes rêveries vous ont plu, celle-ci, je le crois,
ne devra pas vous déplaire; et elle pourrait être acceptable surtout
à un prince nouveau (allusion aux Médicis, rentrés maîtres de
Florence, à qui il espérait plaire par cette haute leçon de
gouvernement): c'est pour cela que l'ai dédiée à la magnificence
(majesté) de Julien. Philippe Casa Vecchia a vu le livre; il pourra
vous distraire en vous rapportant ce que l'ouvrage contient, ainsi
que les raisonnements que nous en avons faits tous deux, quoique
depuis ce temps-là je le lèche et le polisse sans cesse...
«J'irais bien vous voir à Florence, mais je craindrais qu'au lieu
d'y descendre de voiture chez moi, je ne descendisse chez le geôlier
de la prison, et il n'y manque pas d'amis empressés qui, après avoir
invité les autres à dîner avec moi, me laisseraient l'embarras de
payer...
«Je voudrais bien que ces seigneurs de Médicis commençassent à
m'employer: c'est la nécessité domestique où je suis qui me force à
cette démarche auprès de leurs amis; car je me consume, et je ne
puis pas rester longtemps dans la même pénurie sans que la pauvreté
me rende l'objet de tous les mépris. Dussent-ils ne m'employer
d'abord qu'à retourner des pierres, je m'y résignerais.
«Quant à mon ouvrage _du Prince_, s'ils prenaient la peine de le
lire, ils verraient bien que les quinze années passées par moi au
service, au maniement des affaires de la république, je ne les ai
employées ni au jeu ni au sommeil. Chacun devrait tenir à utiliser
un homme qui a acquis déjà, aux dépens des autres et de lui-même,
l'expérience consommée qu'il possède. Le meilleur garant que je
puisse donner de ma fidélité et de ma probité, n'est-ce pas mon
indigence?
«Adieu, soyez heureux et pensez à moi.
«NICOLAS MACHIAVEL.
«10 décembre 1513.»