Madame Récamier et M. de Chateaubriand, après le retour de Londres
et de Venise, reprirent à Paris les douces et monotones habitudes de
leur salon à deux. Madame Lenormant, nièce de madame Récamier,
tenait par les places de son mari au gouvernement nouveau. M.
Lenormant, savant distingué, avait passé, grâce au parti
doctrinaire, aux places scientifiques, récompenses de ce parti. M.
de Chateaubriand n'en restait pas moins attaché à madame Récamier;
il ne la rendait pas responsable des liens qui rattachaient sa nièce
et son neveu au gouvernement de ses ennemis. Madame Lenormant décrit
admirablement ces heures consacrées par M. de Chateaubriand à la
douce monotonie de l'amitié assidue. Ce récit rappelle bien cet
homme qui avait écrit avec tant de justesse cette phrase immortelle
dans _René_: «Si j'avais encore la folie de croire au bonheur, je
ne le chercherais que dans l'habitude.»
Il avait raison: l'amitié est une habitude du coeur, et l'habitude
est l'amour des vieillards. Voici la page de madame Lenormant:
«L'emploi des journées de madame Récamier était invariablement
réglé; eût-elle été par caractère moins disposée qu'elle ne l'était
à des habitudes méthodiques, la ponctuelle régularité de M. de
Chateaubriand eut entraîné la sienne. Il arrivait tous les jours
chez elle à deux heures et demie; ils prenaient le thé ensemble et
passaient une heure à causer en tête à tête. À ce moment la porte
s'ouvrait aux visites: le bon Ballanche venait le premier, et
d'ordinaire avait déjà vu madame Récamier; puis un flot plus ou
moins nombreux, plus ou moins varié, plus ou moins animé, d'allants,
de venants, au milieu desquels se retrouvait le groupe des personnes
accoutumées à se voir chaque jour, quelques-unes plusieurs fois par
jour, et, comme le disait M. Ballanche, _à graviter vers le centre_
de l'Abbaye-aux-Bois.
«Avant l'_heure_ de M. de Chateaubriand, madame Récamier faisait une
promenade en voiture, quelques courses de charité, ou l'une de ces
rares visites qui ne la conduisaient plus guère, dans les dernières
années, que chez sa nièce. Réveillée de fort bonne heure, et ayant
toujours donné beaucoup de temps à la lecture, sa première matinée
était consacrée à se faire lire rapidement les journaux, puis les
meilleurs parmi les livres nouveaux, enfin à relire; car peu de
femmes ont eu, au même degré, le sentiment vif des beautés de notre
littérature et une connaissance plus variée des littératures
modernes.»