XXIX

Madame Récamier et M. de Chateaubriand, après le retour de Londres

et de Venise, reprirent à Paris les douces et monotones habitudes de

leur salon à deux. Madame Lenormant, nièce de madame Récamier,

tenait par les places de son mari au gouvernement nouveau. M.

Lenormant, savant distingué, avait passé, grâce au parti

doctrinaire, aux places scientifiques, récompenses de ce parti. M.

de Chateaubriand n'en restait pas moins attaché à madame Récamier;

il ne la rendait pas responsable des liens qui rattachaient sa nièce

et son neveu au gouvernement de ses ennemis. Madame Lenormant décrit

admirablement ces heures consacrées par M. de Chateaubriand à la

douce monotonie de l'amitié assidue. Ce récit rappelle bien cet

homme qui avait écrit avec tant de justesse cette phrase immortelle

dans _René_: «Si j'avais encore la folie de croire au bonheur, je

ne le chercherais que dans l'habitude.»

Il avait raison: l'amitié est une habitude du coeur, et l'habitude

est l'amour des vieillards. Voici la page de madame Lenormant:

«L'emploi des journées de madame Récamier était invariablement

réglé; eût-elle été par caractère moins disposée qu'elle ne l'était

à des habitudes méthodiques, la ponctuelle régularité de M. de

Chateaubriand eut entraîné la sienne. Il arrivait tous les jours

chez elle à deux heures et demie; ils prenaient le thé ensemble et

passaient une heure à causer en tête à tête. À ce moment la porte

s'ouvrait aux visites: le bon Ballanche venait le premier, et

d'ordinaire avait déjà vu madame Récamier; puis un flot plus ou

moins nombreux, plus ou moins varié, plus ou moins animé, d'allants,

de venants, au milieu desquels se retrouvait le groupe des personnes

accoutumées à se voir chaque jour, quelques-unes plusieurs fois par

jour, et, comme le disait M. Ballanche, _à graviter vers le centre_

de l'Abbaye-aux-Bois.

«Avant l'_heure_ de M. de Chateaubriand, madame Récamier faisait une

promenade en voiture, quelques courses de charité, ou l'une de ces

rares visites qui ne la conduisaient plus guère, dans les dernières

années, que chez sa nièce. Réveillée de fort bonne heure, et ayant

toujours donné beaucoup de temps à la lecture, sa première matinée

était consacrée à se faire lire rapidement les journaux, puis les

meilleurs parmi les livres nouveaux, enfin à relire; car peu de

femmes ont eu, au même degré, le sentiment vif des beautés de notre

littérature et une connaissance plus variée des littératures

modernes.»

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 101 / 215 题