XXI

Il agitait sa vie par des voyages courts comme ses résolutions; il

appelait ses courses à Genève et à Lausanne des exils éternels;

l'ennui qui l'avait expatrié le ramenait six semaines après à Paris.

C'est pendant une de ces tentatives d'émigration qu'il écrivait à

Ballanche les lettres suivantes. Ballanche restait à Paris auprès de

l'amie commune.

«Genève, 12 juillet 1831.

«L'ennui, mon cher et ancien ami, produit une fièvre intermittente;

tantôt il engourdit mes doigts et mes idées, tantôt il me fait

écrire comme l'abbé Trublet. C'est ainsi que j'accable madame

Récamier de lettres et que je laisse la vôtre sans réponse. Voilà

les élections, comme je l'avais toujours prévu et annoncé,

_ventrues_ et _reventrues_. La France est à présent toute en

bedaine, et la fière jeunesse est entrée dans cette rotondité. Grand

bien lui fasse! Notre pauvre nation, mon cher ami, est et sera

toujours au pouvoir: quiconque régnera l'aura; hier Charles X,

aujourd'hui Philippe, demain Pierre, et toujours bien, _sempre

bene_, et des serments tant qu'on voudra, et des commémorations à

toujours pour toutes les glorieuses journées de tous les régimes,

depuis les _sans-culottides_ jusqu'aux 27, 28 et 29 juillet. Une

chose seulement m'étonne: c'est le manque d'honneur du moment. Je

n'aurais jamais imaginé que la jeune France pût vouloir la paix à

tout prix, et qu'elle ne jetât par la fenêtre les ministres qui lui

mettent un commissaire anglais à Bruxelles et un caporal autrichien

à Bologne. Mais il paraît que tous ces braves contempteurs des

perruques, ces futurs grands hommes, n'avaient que de l'encre au

lieu de sang sous les ongles. Laissons tout cela.

«L'amitié a ses cajoleries comme un sentiment plus tendre, et plus

elle est vieille, plus elle est flatteuse, précisément tout l'opposé

de l'autre sentiment. Vous me dites des choses charmantes sur ma

_gloire_. Vous savez que je voudrais y croire, mais qu'au fond je

n'y crois pas, et c'est là mon mal; car, si une fois il pouvait

m'entrer dans l'esprit que je suis un chef-d'oeuvre de nature, je

passerais mes vieux jours en contemplation de moi-même. Comme les

ours qui vivent de leur graisse pendant l'hiver en se léchant les

pattes, je vivrais de mon admiration pour moi pendant l'hiver de ma

vie; je me lécherais et j'aurais la plus belle toison du monde.

Malheureusement je ne suis qu'un pauvre ours maigre, et je n'ai pas

de quoi faire un petit repas dans toute ma peau.

«Je vous dirai, à mon tour de compliment, que votre livre m'est

enfin parvenu, après avoir fait le voyage complet des petits Cantons

dans la poche de votre courrier. J'aime prodigieusement vos siècles

écoulés dans le temps qu'avait mis _la sonnerie de l'horloge à

sonner l'air de l'Ave Maria_. Toute votre exposition est magnifique;

jamais vous n'avez dévoilé votre système avec plus de clarté et de

grandeur. À mon sens, votre _Vision d'Hébal_ est ce que vous avez

produit de plus élevé et de plus profond. Vous m'avez fait

réellement comprendre que tout est contemporain pour celui qui

comprend la notion de l'éternité; vous m'avez expliqué Dieu avant la

création de l'homme, la création intellectuelle de celui-ci, puis

son union à la matière par sa chute, quand il crut se faire un

destin de sa volonté.

«Mon vieil ami, je vous envie; vous pouvez très-bien vous passer de

ce monde, dont je ne sais que faire. Contemporain du passé et de

l'avenir, vous vous riez du présent qui m'assomme, moi chétif, moi

qui rampe sous mes idées et sous mes années! Patience! je serai

bientôt délivré des dernières; les premières me suivront-elles dans

la tombe? Sans mentir, je serais fâché de ne plus garder une idée de

vous. Mille amitiés.»

«31 juillet 1831.

«Votre lettre, mon cher et vieil ami, est venue à la fois me tirer

de mon inquiétude et m'y replonger. Je ne cessais d'écrire lettre

sur lettre à l'Abbaye-aux-Bois pour demander compte du silence.

Cette fois je n'écris pas directement à notre excellente amie; mais

dites-lui, de ma part, que je compte aller la rejoindre à Paris du

15 au 20 de ce mois, pour m'entendre avec elle et vendre ma maison.

Sa maladie me fera hâter mon voyage; je partirai d'ici aussitôt que

me le permettra la santé de madame de Chateaubriand, qui souffre

aussi beaucoup en ce moment. J'aurai soin de vous en mander le jour

et l'heure. Voilà bien des épreuves! Mais si nous pouvons jamais

nous rejoindre, elles seront finies, et nous ne nous quitterons

plus.»

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 93 / 215 题