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M. de Chateaubriand était absent de Paris avec madame Récamier; il y

revint pendant la bataille. Reconnu dans la rue par la jeunesse des

Écoles, qui saluait en lui le génie dans l'opposition, il fut

conduit jusqu'à sa porte par des acclamations qui n'étaient qu'une

bouffée de vent tiède dans une tempête de feu. Il crut pouvoir

arrêter une révolution avec ce souffle dans sa voile; la révolution

emporta les trois générations de la légitimité et le laissa seul

avec quelques phrases de Jérémie et une noble attitude sur la plage.

«Donnez-moi une plume et la liberté de la presse, s'écriait-il, et

en trois mois je rétablirai la légitimité.» On lui laissa sa plume

et la licence de la presse, et il ne rétablit rien que sa dignité

personnelle au milieu des ruines de sa monarchie. Ses pamphlets plus

ou moins éloquents, mais toujours acerbes, ne furent que des

cailloux plus ou moins brillants sous les roues du char

révolutionnaire qui emportait la dynastie d'Orléans comme la

dynastie de Louis XVI. Une mauvaise humeur chronique fut sa seule

influence politique sur les destinées de son pays. Retiré dans son

jardin de la rue d'Enfer, il eut plus que jamais besoin d'une amitié

de femme pour panser ses blessures de coeur, et d'un théâtre intime

entre deux paravents pour exhaler ses plaintes et pour accuser la

fortune.

Il trouva tout cela chez madame Récamier. Ce fut véritablement

alors qu'elle fut adorable d'indulgence, de patience, de pardon, de

tendresse et d'abnégation pour son ami. C'est pour lui faire son

public que madame Récamier, avec une diplomatie dont l'habileté

trouvait son motif dans son coeur, fit de son accueil un art pour

recruter et pour conserver un cercle littéraire et politique autour

de son ami.

Madame Récamier avait été toute sa vie une grande enchanteresse des

yeux et des coeurs; à cette époque elle fut un grand diplomate, le

Talleyrand des femmes, dominant au fond toutes les opinions par une

supériorité d'esprit qui ne donnait à chacune de ces opinions que sa

valeur, les respectant toutes, n'en partageant aucune que dans la

juste mesure de raison qu'elle contenait, et marchant libre, fière

et souriante, entre tous les partis, comme une déesse de la Paix qui

fait de son salon une terre neutre où l'on ne se rencontre que

désarmé.

On déposait en effet ses colères, ses fanatismes, ses rancunes sur

le seuil, pour n'apporter qu'un grave et libre entretien à ce

congrès de l'agrément, présidé par une femme personnifiant en elle

l'agrément suprême.

Au fond, madame Récamier n'avait pas la moindre passion politique;

c'était l'éclectisme de toutes les dates, depuis le Directoire, sous

lequel elle était éclose, jusqu'au Consulat, où elle avait vécu en

intimité avec les brillantes soeurs de Bonaparte, surtout avec

madame Murat, la reine de Naples; jusqu'à l'Empire, où elle avait eu

la gloire de partager l'exil illustre de madame de Staël et de

madame la duchesse de Luynes; jusqu'à la Restauration, où elle était

rentrée à Paris, comme victime couronnée de fleurs, non pour être

immolée, mais pour être encensée; jusqu'à la révolution de Juillet,

qu'elle n'aimait pas, mais contre laquelle elle n'avait point de

colère, et qui avait accru son importance en la faisant centre d'un

salon aussi redouté qu'une tribune; jusqu'à la République même,

réminiscence caressée de ses premiers triomphes, et contre laquelle

elle n'avait pas de parti pris, pourvu que la république ne fût ni

ignoble ni terroriste.

Les hommes jeunes, mûrs ou vieux, appartenant à toutes ces nuances,

étaient donc accueillis avec le même sourire dans son intimité; la

seule condition était d'être ou de paraître enthousiaste de M. de

Chateaubriand; elle voulait qu'il eût chez elle la retraite douce;

elle ouatait son salon de visages agréables à son ami; elle

tapissait son escalier de roses, pour que ses pieds meurtris et

chancelants ne sentissent le contact avec le temps que par le doux

encens qu'on doit au génie, au malheur, à la vieillesse.

Nous nous souvenons de quelque chose de semblable à cette amitié

vigilante et habile pour un vieillard jadis aimé, quand

Saint-Évremond, qui avait suivi à Londres la belle duchesse de

Mazarin (Hortense Mancini), trouvait à quatre-vingt-dix ans auprès

d'elle un visage d'ange, une humeur d'enfant, des soins de soeur,

des attentions de fille, et qu'il passait sous les beaux regards

d'Hortense de la vie à la mort avec les illusions de l'amour et les

réalités de l'amitié. Seulement Saint-Évremond n'avait jamais

d'humeur ni contre les événements, ni contre les hommes, ni contre

la fortune; il se laissait amuser, il se prêtait même en philosophe

anacréontique au bonheur qu'on voulait lui faire; il était le

complaisant de la belle Hortense. M. de Chateaubriand avait de

l'humeur, lui, contre la vie et contre la mort; il était le tyran de

l'amitié; il fallait autant de patience que de tendresse à son amie

pour le distraire de ses passions littéraires et de ses passions

politiques. Mais il avait heureusement affaire à un coeur de femme

qui ne se lassait pas de supporter ses tristesses.

Madame de Chateaubriand aidait en cela madame Récamier de ses

conseils. Elle n'avait aucune jalousie de l'attachement de son mari

pour madame Récamier. Habituée à être négligée et même oubliée

pendant vingt ans par lui dans leur jeunesse, elle trouvait

très-doux pour elle ce commerce de pure amitié qui la déchargeait du

soin d'amuser l'inamusable auteur de _René_, cette personnification

de l'ennui sublime de vivre.

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 92 / 215 题