III

Le cardinal Consalvi ne pouvait survivre longtemps à ce maître adoré

auquel il avait dévoué sa vie dans l'exil comme sur le trône

pontifical. Sa fin devait entraîner bientôt après celle de la

duchesse de Devonshire.

Madame Récamier, quelques jours après la mort du cardinal, se

promenait solitaire dans les jardins de la villa Borghèse, hors des

murs de Rome. Elle aperçut une femme voilée dans un carrosse;

c'était l'infortunée duchesse qui respirait un moment l'air

extérieur pendant que la cloche de la ville tintait par-dessus les

murailles les obsèques prochaines de son ami. Selon les rites du

sacré collége, le corps du cardinal-ministre, embaumé et fardé après

sa mort, était exposé depuis une semaine sur son catafalque dans

une des salles du palais Farnèse; la foule s'y pressait pour

contempler et pour prier à ce spectacle de l'apothéose chrétienne de

ce grand homme du monde.

La duchesse reconnut madame Récamier dans une allée de cyprès de la

villa. Elle fit arrêter sa voiture, en descendit, et pleura un

moment en silence sur le sein de son amie; puis, par une de ces

inconséquences de la douleur qui traversent quelquefois les coeurs

brisés, mais qu'il faut respecter comme des révélations du

désespoir, elle témoigna à madame Récamier la passion qu'elle

ressentait de revoir une dernière fois le visage encore visible de

l'ami de sa vie, avant que le marbre de son monument recouvrît pour

jamais sa face. Madame Récamier, complaisante aux larmes, consentit

à l'accompagner.

Les deux femmes, soigneusement voilées, remontèrent en voiture,

rentrèrent à Rome au jour tombant, percèrent la foule pieuse qui

obstruait les portes du palais Farnèse, pénétrèrent dans la salle du

catafalque, et la duchesse revit, dans l'immobilité et dans la

sainteté de la mort, ce visage qu'elle avait vu tous les jours,

depuis vingt ans, animé de toute la beauté et de toute la grâce qui

caractérisaient l'expression du cardinal-ministre. Ce qui se passa

dans son âme à cette vue, Dieu seul le sait; mais ses sens n'eurent

pas la force de sa volonté: elle tomba inanimée dans les bras de son

amie, qui la reconduisit à son palais, vide désormais de sa plus

chère amitié.

Peu de temps après elle mourut elle-même, la main dans la main de

madame Récamier. Cette scène d'adieu posthume au catafalque du

cardinal, et cette scène d'agonie muette au chevet de la duchesse de

Devonshire, ressemblent à ces sépulcres que _le Poussin_ place sous

les cyprès dans les paysages des villas romaines; ce sont des

énigmes en plein soleil qui font rêver à la mort au milieu des

délices d'une lumière sereine; mélancolies splendides des pays du

soleil, où l'on meurt aussi bien que sous les brumes du Nord.

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 77 / 215 题