Le cardinal Consalvi ne pouvait survivre longtemps à ce maître adoré
auquel il avait dévoué sa vie dans l'exil comme sur le trône
pontifical. Sa fin devait entraîner bientôt après celle de la
duchesse de Devonshire.
Madame Récamier, quelques jours après la mort du cardinal, se
promenait solitaire dans les jardins de la villa Borghèse, hors des
murs de Rome. Elle aperçut une femme voilée dans un carrosse;
c'était l'infortunée duchesse qui respirait un moment l'air
extérieur pendant que la cloche de la ville tintait par-dessus les
murailles les obsèques prochaines de son ami. Selon les rites du
sacré collége, le corps du cardinal-ministre, embaumé et fardé après
sa mort, était exposé depuis une semaine sur son catafalque dans
une des salles du palais Farnèse; la foule s'y pressait pour
contempler et pour prier à ce spectacle de l'apothéose chrétienne de
ce grand homme du monde.
La duchesse reconnut madame Récamier dans une allée de cyprès de la
villa. Elle fit arrêter sa voiture, en descendit, et pleura un
moment en silence sur le sein de son amie; puis, par une de ces
inconséquences de la douleur qui traversent quelquefois les coeurs
brisés, mais qu'il faut respecter comme des révélations du
désespoir, elle témoigna à madame Récamier la passion qu'elle
ressentait de revoir une dernière fois le visage encore visible de
l'ami de sa vie, avant que le marbre de son monument recouvrît pour
jamais sa face. Madame Récamier, complaisante aux larmes, consentit
à l'accompagner.
Les deux femmes, soigneusement voilées, remontèrent en voiture,
rentrèrent à Rome au jour tombant, percèrent la foule pieuse qui
obstruait les portes du palais Farnèse, pénétrèrent dans la salle du
catafalque, et la duchesse revit, dans l'immobilité et dans la
sainteté de la mort, ce visage qu'elle avait vu tous les jours,
depuis vingt ans, animé de toute la beauté et de toute la grâce qui
caractérisaient l'expression du cardinal-ministre. Ce qui se passa
dans son âme à cette vue, Dieu seul le sait; mais ses sens n'eurent
pas la force de sa volonté: elle tomba inanimée dans les bras de son
amie, qui la reconduisit à son palais, vide désormais de sa plus
chère amitié.
Peu de temps après elle mourut elle-même, la main dans la main de
madame Récamier. Cette scène d'adieu posthume au catafalque du
cardinal, et cette scène d'agonie muette au chevet de la duchesse de
Devonshire, ressemblent à ces sépulcres que _le Poussin_ place sous
les cyprès dans les paysages des villas romaines; ce sont des
énigmes en plein soleil qui font rêver à la mort au milieu des
délices d'une lumière sereine; mélancolies splendides des pays du
soleil, où l'on meurt aussi bien que sous les brumes du Nord.