Cependant M. de Chateaubriand était tombé du pouvoir à Paris dans
des accès de colère qui ébranlaient la monarchie; il voulait que la
vengeance du génie fût aussi mémorable que l'outrage. Le _Journal
des Débats_, tribune quotidienne du matin, portait tous les jours
l'injure à ses ennemis, l'espérance aux factieux, auxquels il
promettait un Coriolan, le défi à la royauté de se tenir debout sans
l'appui de sa plume. Hélas! faible appui, quelle que soit la plume!
Nous avons vu les mêmes fureurs des ministres congédiés ou déçus par
leur roi, les mêmes séditions de plume ou de paroles, les mêmes
coalitions personnelles, et non patriotiques, entre des adversaires
ambitieux désunis pour servir, réunis pour nuire, les mêmes chutes
dans la rue, et les mêmes récriminations après la chute. Telle est
la loi des gouvernements de parole; les gouvernements de silence ont
aussi leur danger. Les institutions sont aussi imparfaites que les
hommes; gouvernement parlementaire, république, monarchie tempérée,
pouvoir absolu, tout a besoin de l'honnêteté des hommes d'État, ou
tout s'écroule sous leurs passions. Ils s'en prennent ensuite aux
institutions: c'est à leurs passions qu'il faut s'en prendre; mais
les passions sont aussi dans la nature: rien n'est stable parce que
rien n'est dans l'ordre. Le mouvement est la loi des choses
mortelles; il faut s'y résigner.
V
Cependant, pour fermer la bouche de M. de Chateaubriand, d'où
sortaient des tempêtes, ou du moins des bruits, qui importunaient la
royauté, il fallut payer plus d'une fois ses dettes et lui donner
l'ambassade de Rome, magnifique consolation de son ambition déçue à
Paris. Il eut de la peine à s'y résigner, mais la majesté romaine de
l'exil et la haute fortune dont on lui dorait cet exil le firent
enfin partir. Des anecdotes bien curieuses sur les négociations
financières qui précédèrent ce départ, et qui impatientèrent le roi,
pourraient être racontées ici; madame Récamier ne dut rien ignorer
de ces pressions exercées par les besoins de son ami sur Charles X;
mais on n'en trouve pas trace dans ses Mémoires: on les trouvera
dans M. de Vitrolles.