IV

Cependant M. de Chateaubriand était tombé du pouvoir à Paris dans

des accès de colère qui ébranlaient la monarchie; il voulait que la

vengeance du génie fût aussi mémorable que l'outrage. Le _Journal

des Débats_, tribune quotidienne du matin, portait tous les jours

l'injure à ses ennemis, l'espérance aux factieux, auxquels il

promettait un Coriolan, le défi à la royauté de se tenir debout sans

l'appui de sa plume. Hélas! faible appui, quelle que soit la plume!

Nous avons vu les mêmes fureurs des ministres congédiés ou déçus par

leur roi, les mêmes séditions de plume ou de paroles, les mêmes

coalitions personnelles, et non patriotiques, entre des adversaires

ambitieux désunis pour servir, réunis pour nuire, les mêmes chutes

dans la rue, et les mêmes récriminations après la chute. Telle est

la loi des gouvernements de parole; les gouvernements de silence ont

aussi leur danger. Les institutions sont aussi imparfaites que les

hommes; gouvernement parlementaire, république, monarchie tempérée,

pouvoir absolu, tout a besoin de l'honnêteté des hommes d'État, ou

tout s'écroule sous leurs passions. Ils s'en prennent ensuite aux

institutions: c'est à leurs passions qu'il faut s'en prendre; mais

les passions sont aussi dans la nature: rien n'est stable parce que

rien n'est dans l'ordre. Le mouvement est la loi des choses

mortelles; il faut s'y résigner.

V

Cependant, pour fermer la bouche de M. de Chateaubriand, d'où

sortaient des tempêtes, ou du moins des bruits, qui importunaient la

royauté, il fallut payer plus d'une fois ses dettes et lui donner

l'ambassade de Rome, magnifique consolation de son ambition déçue à

Paris. Il eut de la peine à s'y résigner, mais la majesté romaine de

l'exil et la haute fortune dont on lui dorait cet exil le firent

enfin partir. Des anecdotes bien curieuses sur les négociations

financières qui précédèrent ce départ, et qui impatientèrent le roi,

pourraient être racontées ici; madame Récamier ne dut rien ignorer

de ces pressions exercées par les besoins de son ami sur Charles X;

mais on n'en trouve pas trace dans ses Mémoires: on les trouvera

dans M. de Vitrolles.

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 78 / 215 题