Toutes ses lettres de cette date sont pleines de fièvre ou de
dégoût. Il voulait aller au congrès de Vérone, qui se préparait,
pour traiter les affaires d'Italie. Ce congrès, où il comptait
briller et séduire, devait être pour lui le marchepied du ministère
des affaires étrangères; il se sert tour à tour de l'amitié dévouée
et de l'enthousiasme pur de madame la duchesse de Duras pour son
talent, de l'affection habile de Juliette, de l'amitié confiante de
M. de Montmorency, pour forcer la porte du congrès. Cette ambition
altère péniblement l'atmosphère de tendresse qui respire dans ces
lettres d'ami intéressé, d'amant ambitieux, d'homme d'État agité; il
n'y a rien de plus pénible à lire que deux passions qui se
combattent et qui se neutralisent dans un même coeur. Malheur aux
amies d'hommes d'État! Le découragement et la tristesse ramènent
seuls M. de Chateaubriand au ton vrai de la tendresse. La mélancolie
dans ces lettres a des soupirs qui ressemblent à la passion:
«Ma raison secrète pour désirer d'aller au congrès, c'est de revenir
près de vous. Dans huit jours, peut-être, je serai dans la petite
cellule!»
«L'affaire est faite!» s'écrie-t-il le 3 septembre; «l'idée de vous
revoir fait battre mon coeur! Je vous verrai avant tout le monde!»
Disons cependant ici une chose que madame Lenormant ne dit pas, et
qu'elle ne pouvait pas dire: c'est qu'une autre personne à Londres,
mal cachée sous le rideau de la discrétion officielle, partageait,
si elle ne la possédait pas, l'attention de M. de Chateaubriand. Le
bruit public qui traversait le détroit pouvait déjà donner quelque
ombrage à la recluse de l'Abbaye-aux-Bois.
Nous avons connu cette belle personne, célèbre aussi par un talent
européen; nous en avons également connu deux autres, honorées de
cette amitié, l'une restée dans une mystérieuse obscurité jusqu'à
aujourd'hui; l'autre, femme toute politique, d'un esprit, d'une
insinuation et d'un éclat qui pouvaient rivaliser avec les héroïnes
les plus illustres de la Fronde.
Madame Récamier ne put sans doute ignorer toutes ces inconstances de
goût qui ne furent peut-être pas des inconstances de coeur; nous
croyons, sans oser l'affirmer, que le chagrin qu'elle dut en
ressentir explique seul son éloignement de Paris et son second
voyage à Rome, à l'époque la plus triomphante du séjour de M. de
Chateaubriand à Paris. Il en coûtait trop sans doute à l'amie fidèle
et négligée de contempler de près les négligences de son ami. Il est
difficile d'expliquer autrement certaines excuses à double sens de
M. de Chateaubriand dans ses lettres subséquentes. Cela bien
entendu, lisons encore.