XXVI

En 1821 M. de Chateaubriand est ambassadeur à Berlin. Il souffre

impatiemment cet exil dans un pays sans terre et sans ciel, pays

fait pour l'intrigue et la guerre, et non pour la poésie. C'est

l'heure où le _carbonarisme_ essaye de convertir en secte armée

cette _franc-maçonnerie_ italienne qui cherche une patrie dans des

ruines. Le prince de Carignan, depuis Charles-Albert, y affilie

étourdiment ses amis de Turin, les compromet, les laisse violenter

son oncle et son bienfaiteur, l'oblige à abdiquer ce trône à la

succession duquel ce prince l'avait généreusement appelé, puis se

repent, abandonne ses complices, s'exile lui-même pour servir contre

la cause libérale qu'il a fomentée; remonté au trône, devient le

proscripteur implacable de ceux dont il a entraîné la jeunesse. (On

sait ce qu'il a fait après, quand le vent, au lieu de souffler des

trônes, a soufflé des peuples, en 1848.)

M. de Chateaubriand, qui voit cela de Berlin, où il sollicite un

congrès, ouvre son âme à son amie dans une lettre du 14 avril 1821.

«Ce vaillant conspirateur,» écrit-il, «a été le premier à fuir et à

laisser ceux qu'il avait entraînés dans l'abîme, lors même que

ceux-ci n'étaient pas dispersés et se battaient encore; tout cela

est abominable... L'indépendance de l'Italie peut être un rêve

généreux, mais c'est un rêve, et je ne vois pas ce que les Italiens

gagneraient à tomber sous le poignard souverain d'un _carbonaro_. Le

fer de la liberté n'est pas un poignard, c'est une épée; les vertus

militaires qui oppriment souvent la liberté sont pourtant

nécessaires pour la défendre, et il n'y a qu'un _béat_ comme

Benjamin Constant et un fou comme le noble pair qui ouvre votre

porte (le marquis de Catellan) qui auraient pu compter sur les

exploits du polichinelle lacédémonien... etc. Voilà une terrible

lettre politique; je l'ai écrite de colère!»--(Colère injuste et

injurieuse.)

Il revient vite de Berlin briguer le ministère à Paris; on l'écarte

par l'ambassade de Londres. Nous l'y avons retrouvé alors, posant,

comme dans ses Mémoires, en _Marius_ sur ses débris, ennuyé, triste,

solitaire, cherchant à grandir par l'éloignement, caressant M.

_Canning_ le libéral à Londres et caressant par lettres les

légitimistes invétérés à Paris.

«Me voici à Londres,» écrit-il à son amie; je ne fais pas un pas qui

ne m'y rappelle ma jeunesse, mes souffrances, les amis que j'ai

perdus, les espérances dont je me berçais, mes premiers travaux,

mes rêves de gloire. J'ai saisi quelques-unes de mes chimères,

d'autres m'ont échappé, et tout cela ne valait pas la peine que je

me suis donnée. Une chose me reste, et, tant que je la conserverai,

je me consolerai de mes cheveux blancs et de ce qui m'a manqué sur

la longue route que j'ai parcourue depuis trente années, etc., etc.»

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 65 / 215 题