Après ces scènes de palais, madame Récamier revint dans son salon de
Paris. Toute l'Europe y affluait avec les chefs des armées alliées;
elle y retrouva tous ses amis et un grand nombre de nouveaux
admirateurs. Lord Wellington fut de ce nombre; mais, blessée d'un
mot de Suétone échappé au vainqueur de Waterloo, elle renonça à le
voir, de peur d'avoir à se réjouir, devant un étranger, des
désastres de Napoléon, son persécuteur.
Sa liaison avec madame de Staël, rentrée de l'exil par la même
porte, se renoua plus intime que jamais; elle trouva de la grâce
aussi à se lier avec la reine Hortense, détrônée et devenue duchesse
de Saint-Leu par une faveur royale de Louis XVIII. En 1815, madame
de Krudener, sibylle mystique attachée à l'esprit de l'empereur
Alexandre de Russie, la rechercha; mais madame Récamier n'avait rien
des sibylles que la beauté. Elle perdit son amie madame de Staël. La
Providence lui renvoya Ballanche, affranchi de ses devoirs par la
mort de son père. De ce jour elle eut en lui un frère inséparable de
sa personne et de ses pensées.
Ce fut à cette époque (1819) que M. de Chateaubriand, alors dans
toute la fièvre de ses triples ambitions de gloire, de puissance et
d'amour, commença à jouer un rôle dans la vie de madame Récamier.
Il avait désiré vendre en loterie, par des billets placés de
complaisance chez ses partisans, sa petite propriété de la _Vallée
aux Loups_; la France, qui n'est prodigue que d'engouement, n'avait
pas pris trois billets; Mathieu de Montmorency, quoique peu riche,
avait acheté à lui seul cette petite maison à un prix d'ami. C'était
sans valeur autre que la valeur poétique: la trace qu'un homme de
génie laisse au lieu qu'il habita sur ce sable est éternelle. Une
cabane de bûcheron ornée, au milieu d'un bois, voilà cette demeure;
j'y suis allé bien souvent, vers ce temps-là, passer des matinées
d'été avec le duc Mathieu de Montmorency et son élégante fille,
mariée avec le fils du duc de Doudeauville. Cela n'avait d'autre
prix que le silence, un peu d'ombre et un peu d'eau, valeur de
poëte!
Cette maisonnette fut louée par madame Récamier. Mathieu de
Montmorency l'habita quelque temps avec elle. La duchesse de
Broglie, la plus scrupuleuse des femmes, badine innocemment de cette
cohabitation dans un de ses billets du matin à madame Récamier.
«Je me représente votre petit ménage de Val-de-Loup comme le plus
gracieux du monde; mais, quand on écrira la biographie de Mathieu
dans la vie des saints, convenez que ce tête-à-tête avec la plus
belle et la plus admirée femme de son temps sera un drôle de
chapitre. _Tout est pur pour les purs_, dit saint Paul, et il a
raison. Le monde est toujours juste; il devine le fond des coeurs.
Il ajoute au mal, mais il ne l'invente jamais; aussi je crois que
l'on perd sa réputation par sa faute.»
Cette circonstance établit entre Juliette et M. de Chateaubriand des
rapports de société; ces rapports devinrent promptement passion dans
l'âme passionnée du poëte, goût et orgueil dans l'âme platonique de
madame Récamier. À la ville elle habitait une maison qui lui
appartenait, rue d'Anjou, et qui représentait sa dot.
«Dans le jardin de cette maison, dit M. de Chateaubriand, il y avait
un berceau de tilleuls entre les feuilles desquels j'apercevais un
rayon de lune lorsque j'y attendais Juliette; ne me semble-t-il pas
que ce rayon est à moi, et que, si j'allais sous les mêmes abris, je
le retrouverais? Je ne me souviens pas tant du soleil que j'ai vu
briller sur bien des fronts!»