Le prince de Léon était envoyé à Rome, en ce moment, par la reine
Caroline, pour engager madame Récamier à venir la consoler et la
conseiller dans ses perplexités à Naples. C'était le moment où
l'empereur Napoléon, son frère, s'écroulait jour à jour sous l'amas
de sa fortune et de ses conquêtes. Murat ne voulait pas s'écrouler
avec lui; sa femme, la reine Caroline, plus reine encore que soeur,
encourageait son mari dans sa défection; la politique prévalait sur
la reconnaissance et la nature. La reine et le roi caressèrent
madame Récamier à Naples avec cet abandon et ces tendresses que l'on
prodigue à ceux dont on désire être approuvé dans un mauvais
dessein. Ils lui firent confidence de leurs négociations avec les
ennemis de Napoléon; ils avaient déjà signé secrètement le traité
européen de coalition contre lui. Ce secret échappe au roi Murat
dans une scène de tragédie vraiment antique, rapportée par madame
Lenormant d'après le récit de sa tante.
«Madame Murat avait confié à madame Récamier les incertitudes
cruelles dont l'âme de Murat était déchirée. L'opinion publique, à
Naples et dans le reste du royaume, se prononçait hautement pour
que Joachim se déclarât indépendant de la France; le peuple voulait
la paix à tout prix.
«Mis en demeure par les alliés de se décider promptement, Murat
signa, le 11 janvier 1814, le traité qui l'associait à la coalition.
Au moment de rendre cette transaction publique, Murat, extrêmement
ému, vint chez la reine sa femme; il y trouva madame Récamier; il
s'approcha d'elle, et, espérant sans doute qu'elle lui conseillerait
le parti qu'il venait de prendre, il lui demanda ce qu'à son avis il
devrait faire. «Vous êtes Français, Sire, lui répondit-elle, c'est à
la France qu'il faut être fidèle.» Murat pâlit, et, ouvrant
violemment la fenêtre d'un grand balcon qui donnait sur la mer: «Je
suis donc un traître!» dit-il, et en même temps il montra de la main
à madame Récamier la flotte anglaise entrant à toutes voiles dans le
port de Naples; puis, se jetant sur un canapé et fondant en larmes,
il couvrit sa figure de ses mains. La reine, plus ferme, quoique
peut-être non moins émue, et craignant que le trouble de Joachim ne
fût aperçu, alla elle-même lui préparer un verre d'eau et de fleur
d'oranger, en le priant de se calmer.
«Ce moment de trouble violent ne dura pas. Joachim et la reine
montèrent en voiture, parcoururent la ville et furent accueillis par
d'enthousiastes acclamations; le soir, au Grand-Théâtre, ils se
montrèrent dans leur loge, accompagnés de l'ambassadeur
extraordinaire d'Autriche, négociateur du traité, et du commandant
des forces anglaises, et ne recueillirent pas de moins ardentes
marques de sympathie. Le surlendemain Murat quittait Naples pour
aller se mettre à la tête de ses troupes, laissant à sa femme la
régence du royaume.»