Toute âme a une tache sur sa vie; cette promesse de mariage donnée à
un prince par une femme mariée qu'une ambition plus qu'une passion
arrachait à un mari malheureux, cette proposition d'un divorce cruel
faite sans autre excuse que l'indifférence à un époux vieilli et
accablé des coups de la fortune, cette humiliation d'un délaissement
volontaire annoncée froidement à l'homme dont elle portait le nom,
sont un égarement d'esprit et de coeur qu'il faut oublier. N'eût-il
été que son père, le tuteur de sa jeunesse, le prodigue adorateur
des charmes de sa femme, M. Récamier, vieilli et toujours tendre,
pouvait d'autant moins être ainsi répudié que son sort était
maintenant tout entier dans ce titre d'époux d'une femme célèbre et
européenne: c'était répudier la reconnaissance, le malheur et la
vieillesse. Si cette pensée n'était pas l'égarement du coeur perdu
dans les perspectives de la grandeur et de l'amour, rien ne peut
justifier madame Récamier de l'avoir conçue; la délibération seule
était une faute.
Quatre ans s'écoulèrent; les obstacles à ce divorce, les résistances
du roi de Prusse à un mariage disproportionné pour son cousin, la
guerre, l'éloignement ne parurent point affaiblir la passion du
prince. Madame Récamier reprit son sang-froid un moment troublé;
elle écrivit au prince pour retirer la parole écrite qu'elle lui
avait donnée d'être à lui. Le désespoir du prince s'exprima en
sanglots contre ce _coup de foudre_, c'est son expression; il voulut
au moins revoir celle qu'il avait tant aimée et qu'il se flattait de
ramener encore; un rendez-vous fut concerté entre lui et madame
Récamier à Schaffhouse; Coppet n'était qu'à quelques pas de
Schaffhouse sur le territoire libre et neutre de la Suisse; sous
prétexte d'un ordre d'exil de l'Empereur, qui lui interdisait Paris,
madame Récamier éluda le rendez-vous de Schaffhouse, qui ne lui
était aucunement interdit. Le prince quitta Schaffhouse après y
avoir vainement attendu son amie.
«J'espère, écrivit-il, que ce trait me guérira du fol amour que je
nourris depuis quatre ans! Après quatre années d'absence j'espérais
enfin vous revoir, et votre exil semblait vous fournir un prétexte
pour venir en Suisse: vous avez cruellement trompé mon attente. Ce
que je ne puis concevoir, c'est que, ne voulant pas me revoir, vous
n'ayez pas même daigné me prévenir et m'épargner la peine de faire
inutilement une course de trois cents lieues. Je pars demain pour
les hautes montagnes de l'Oberland; la sauvage nature du pays sera
d'accord avec la tristesse de mes pensées, dont vous êtes toujours
l'objet!...»
Ainsi fut rompue cette liaison; elle paraît avoir été, au premier
moment, passionnée dans madame Récamier, puis languissante et
mignarde, et aboutissant enfin à de vaines et froides coquetteries
épistolaires. Les deux amants ne se revirent qu'à Paris, en 1815 et
en 1818. Le prince commanda à Gérard un portrait de celle dont il ne
pouvait aimer que le souvenir et emporter que l'image en Prusse.