XIV

Ce fut pendant son séjour à Coppet, chez son amie madame de Staël,

que madame Récamier connut le prince Auguste de Prusse, prisonnier

de guerre en ce moment à Genève, frère du prince Louis de Prusse,

tué peu de temps après par un de nos cuirassiers avant la bataille

d'Iéna.

Le prince Auguste, neveu du grand Frédéric, était jeune et beau

comme un héros de guerre et de roman. Sa raison était aussi légère

que son imagination était inflammable; il conçut pour la belle

étrangère une passion qui lui enleva toutes les angoisses de la

captivité, tous les souvenirs de sa patrie.

«La passion qu'il conçut pour l'amie de madame de Staël, dit madame

Lenormant, était extrême. Protestant et né dans un pays où le

divorce est autorisé par la loi civile et par la loi religieuse, il

se flatta que la belle Juliette consentirait à faire rompre le

mariage qui faisait obstacle à ses voeux, et il lui proposa de

l'épouser. Trois mois se passèrent dans les enchantements d'une

passion dont madame Récamier était vivement touchée, si elle ne la

partageait pas. Tout conspirait en faveur du prince Auguste; les

lieux eux-mêmes, ces belles rives du lac de Genève, toutes peuplées

de fantômes romanesques, étaient bien propres à égarer la raison.

«Madame Récamier était émue, ébranlée; elle accueillit un moment la

proposition d'un mariage, preuve insigne, non-seulement de la

passion, mais de l'estime d'un prince de maison royale fortement

pénétré des prérogatives et de l'élévation de son rang. Une promesse

fut échangée. La sorte de lien qui avait uni la belle Juliette à M.

Récamier était de ceux que la religion catholique elle-même proclame

nuls. Cédant à l'émotion du sentiment qu'elle inspirait au prince

Auguste, Juliette écrivit à M. Récamier pour lui demander la rupture

de leur union. Il lui répondit qu'il consentirait à l'annulation de

leur mariage si telle était sa volonté; mais, faisant appel à tous

les sentiments du noble coeur auquel il s'adressait, il rappelait

l'affection qu'il lui avait portée dès son enfance, il exprimait

même le regret d'avoir respecté _des susceptibilités et des

répugnances sans lesquelles un lien plus étroit n'eût pas permis

cette pensée de séparation_; enfin il demandait que cette rupture de

leur lien, si madame Récamier persistait dans un tel projet, n'eût

pas lieu à Paris, mais hors de France, où il se rendrait pour se

concerter avec elle.

«Cette lettre digne, paternelle et tendre, laissa quelques instants

madame Récamier immobile. Elle revit en pensée ce compagnon des

premières années de sa vie, dont l'indulgence, si elle ne lui avait

pas donné le bonheur, avait toujours respecté ses sentiments et sa

liberté; elle le revit vieux, dépouillé de la grande fortune dont il

avait pris plaisir à la faire jouir, et l'idée de l'abandon d'un

homme malheureux lui parut impossible. Elle revint à Paris à la fin

de l'automne, ayant pris sa résolution, mais n'exprimant pas encore

ouvertement au prince Auguste l'inutilité de ses instances. Elle

compta sur le temps et l'absence pour lui rendre moins cruelle la

perte d'une espérance à l'accomplissement de laquelle il allait

travailler avec ardeur en retournant à Berlin, car la paix lui avait

rendu sa liberté et le roi de Prusse le rappelait auprès de lui.

Madame de Staël alla passer l'hiver à Vienne.

«Le prince Auguste retrouvait son pays occupé par l'armée française; son

père, le prince Ferdinand, vieux et malade, plus accablé encore par la

douleur que lui causaient la perte de son fils Louis et la situation de

la Prusse que par le poids des années. Le jeune prince lui-même, tout

pénétré qu'il fût du sentiment des malheurs publics, n'en était point

distrait de sa passion pour Juliette; une correspondance suivie,

fréquente, venait rappeler à la belle Française ses _serments_, et lui

peignait dans un langage touchant par sa parfaite sincérité un amour

ardent que les obstacles ne faisaient qu'irriter. Le sentiment amer des

humiliations de son pays se mêle aux expressions de sa tendresse; il

sollicite l'accomplissement de promesses échangées, et demande avec

instance, avec prière, une occasion de se revoir.

«Madame Récamier, peu de temps après son retour à Paris, fit

parvenir son portrait au prince Auguste.

«Il lui écrit le 24 avril 1808:

«J'espère que ma lettre nº 31 vous est déjà parvenue; je n'ai pu que

vous exprimer bien faiblement le bonheur que votre dernière lettre

m'a fait éprouver, mais elle vous donnera une idée de la sensation

que j'ai ressentie en la lisant et en recevant votre portrait.

Pendant des heures entières je regarde ce portrait enchanteur, et

je rêve un bonheur qui doit surpasser tout ce que l'imagination peut

offrir de plus délicieux. Quel sort pourrait être comparé à celui de

l'homme que vous aimerez?»

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 53 / 215 题