Ce fut pendant son séjour à Coppet, chez son amie madame de Staël,
que madame Récamier connut le prince Auguste de Prusse, prisonnier
de guerre en ce moment à Genève, frère du prince Louis de Prusse,
tué peu de temps après par un de nos cuirassiers avant la bataille
d'Iéna.
Le prince Auguste, neveu du grand Frédéric, était jeune et beau
comme un héros de guerre et de roman. Sa raison était aussi légère
que son imagination était inflammable; il conçut pour la belle
étrangère une passion qui lui enleva toutes les angoisses de la
captivité, tous les souvenirs de sa patrie.
«La passion qu'il conçut pour l'amie de madame de Staël, dit madame
Lenormant, était extrême. Protestant et né dans un pays où le
divorce est autorisé par la loi civile et par la loi religieuse, il
se flatta que la belle Juliette consentirait à faire rompre le
mariage qui faisait obstacle à ses voeux, et il lui proposa de
l'épouser. Trois mois se passèrent dans les enchantements d'une
passion dont madame Récamier était vivement touchée, si elle ne la
partageait pas. Tout conspirait en faveur du prince Auguste; les
lieux eux-mêmes, ces belles rives du lac de Genève, toutes peuplées
de fantômes romanesques, étaient bien propres à égarer la raison.
«Madame Récamier était émue, ébranlée; elle accueillit un moment la
proposition d'un mariage, preuve insigne, non-seulement de la
passion, mais de l'estime d'un prince de maison royale fortement
pénétré des prérogatives et de l'élévation de son rang. Une promesse
fut échangée. La sorte de lien qui avait uni la belle Juliette à M.
Récamier était de ceux que la religion catholique elle-même proclame
nuls. Cédant à l'émotion du sentiment qu'elle inspirait au prince
Auguste, Juliette écrivit à M. Récamier pour lui demander la rupture
de leur union. Il lui répondit qu'il consentirait à l'annulation de
leur mariage si telle était sa volonté; mais, faisant appel à tous
les sentiments du noble coeur auquel il s'adressait, il rappelait
l'affection qu'il lui avait portée dès son enfance, il exprimait
même le regret d'avoir respecté _des susceptibilités et des
répugnances sans lesquelles un lien plus étroit n'eût pas permis
cette pensée de séparation_; enfin il demandait que cette rupture de
leur lien, si madame Récamier persistait dans un tel projet, n'eût
pas lieu à Paris, mais hors de France, où il se rendrait pour se
concerter avec elle.
«Cette lettre digne, paternelle et tendre, laissa quelques instants
madame Récamier immobile. Elle revit en pensée ce compagnon des
premières années de sa vie, dont l'indulgence, si elle ne lui avait
pas donné le bonheur, avait toujours respecté ses sentiments et sa
liberté; elle le revit vieux, dépouillé de la grande fortune dont il
avait pris plaisir à la faire jouir, et l'idée de l'abandon d'un
homme malheureux lui parut impossible. Elle revint à Paris à la fin
de l'automne, ayant pris sa résolution, mais n'exprimant pas encore
ouvertement au prince Auguste l'inutilité de ses instances. Elle
compta sur le temps et l'absence pour lui rendre moins cruelle la
perte d'une espérance à l'accomplissement de laquelle il allait
travailler avec ardeur en retournant à Berlin, car la paix lui avait
rendu sa liberté et le roi de Prusse le rappelait auprès de lui.
Madame de Staël alla passer l'hiver à Vienne.
«Le prince Auguste retrouvait son pays occupé par l'armée française; son
père, le prince Ferdinand, vieux et malade, plus accablé encore par la
douleur que lui causaient la perte de son fils Louis et la situation de
la Prusse que par le poids des années. Le jeune prince lui-même, tout
pénétré qu'il fût du sentiment des malheurs publics, n'en était point
distrait de sa passion pour Juliette; une correspondance suivie,
fréquente, venait rappeler à la belle Française ses _serments_, et lui
peignait dans un langage touchant par sa parfaite sincérité un amour
ardent que les obstacles ne faisaient qu'irriter. Le sentiment amer des
humiliations de son pays se mêle aux expressions de sa tendresse; il
sollicite l'accomplissement de promesses échangées, et demande avec
instance, avec prière, une occasion de se revoir.
«Madame Récamier, peu de temps après son retour à Paris, fit
parvenir son portrait au prince Auguste.
«Il lui écrit le 24 avril 1808:
«J'espère que ma lettre nº 31 vous est déjà parvenue; je n'ai pu que
vous exprimer bien faiblement le bonheur que votre dernière lettre
m'a fait éprouver, mais elle vous donnera une idée de la sensation
que j'ai ressentie en la lisant et en recevant votre portrait.
Pendant des heures entières je regarde ce portrait enchanteur, et
je rêve un bonheur qui doit surpasser tout ce que l'imagination peut
offrir de plus délicieux. Quel sort pourrait être comparé à celui de
l'homme que vous aimerez?»