Mais, entre 1809 et 1814, Juliette, de plus en plus attachée à
madame de Staël, partagea généreusement les exils de son amie,
tantôt à Coppet, tantôt dans des châteaux à quarante lieues de
Paris; exils plus ridicules que sévères, où deux femmes gémissaient
de ne pouvoir respirer la fumée de Paris, et où un maître du monde
s'inquiétait du commérage de deux femmes.
On conçoit l'antipathie que ces persécutions gantées de Napoléon
nourrissaient dans le coeur des deux amies; la grâce et le génie se
coalisaient sourdement avec la liberté contre le contempteur des
lettres et le distributeur des trônes. 1814 approchait; madame de
Staël s'enfuit en Suède auprès de Bernadotte, pour y souffler la
haine contre Napoléon. L'entrée des alliés dans Paris y ramena
madame Récamier. Elle avait passé à Lyon, dans sa famille, les
années irréprochables de sa seconde jeunesse. Un publiciste et un
orateur aussi estimable que brillant, Camille Jordan, ami de Mathieu
de Montmorency, l'entretenait des espérances d'une restauration
prochaine des Bourbons; cette restauration, selon ces deux hommes,
devait être le réveil de la liberté monarchique.
Ce fut dans ce séjour à Lyon, avant les dernières crises de
l'Empire, qu'elle connut un des hommes qui ont tenu le plus de
place, sinon dans son coeur, du moins dans ses habitudes; cet homme
était le philosophe Ballanche. Camille Jordan le lui présenta.
Ballanche n'avait rien reçu de la nature pour séduire ni pour
attacher: d'une naissance honorable, mais modeste, d'extérieur
disgracieux, d'un visage difforme, d'un langage embarrassé, d'une
timidité enfantine, d'une simplicité d'esprit qui allait jusqu'à la
naïveté, Ballanche ne se faisait aucune illusion sur cette absence
de tous les dons naturels; mais il sentait en lui le don des dons:
celui d'admirer et d'aimer les supériorités physiques ou morales de
la création. Il savait se désintéresser complétement de lui-même,
pourvu qu'on lui permît d'adorer le beau: le beau dans les idées, le
beau dans les sentiments, le beau dans l'âme, dans le talent, dans
le visage. L'homme qu'il adorait alors était M. de Chateaubriand; la
femme qu'il cherchait pour l'aimer, il la trouva du premier coup
d'oeil dans madame Récamier. Il ne se fit ni son soupirant ni son
ami, il se fit son esclave; il abdiqua toute personnalité dans ce
dévouement absolu et sans salaire à cette _Béatrice_ ou à cette
_Laure_ de son âme. On ne peut s'empêcher de s'incliner devant cette
faculté si humble et pourtant si noble de s'absorber complétement
dans ce qu'on admire et de vivre non pour soi, mais pour ce qu'on
croit au-dessus de soi sur cette terre.
Tel fut Ballanche; je l'ai beaucoup connu; j'ai assisté, au pied de
son lit, à ses dernières contemplations de l'une et de l'autre vie;
je l'ai vu vivre et je l'ai presque vu mourir dans cette petite
mansarde de la rue de Sèvres d'où il pouvait voir la fenêtre en face
de son amie, madame Récamier. Ballanche laisse dans le coeur de ceux
qui l'ont connu l'image d'un de ces rêves calmes du matin, qui ne
sont ni la veille ni le sommeil, mais qui participent des deux. Ce
n'était pas un homme, c'était un sublime somnambule dans la vie.