IX

J'étais en Savoie pendant les événements de Paris; je quittai Aix et

Chambéry pour la Suisse peu de jours avant l'arrivée du duc de Laval

à Aix.

«M. de Lamartine, écrit-il de là à madame Récamier, le 5 septembre

1830, M. de Lamartine est parti d'ici trois jours avant mon arrivée;

c'est dommage! Nous nous connaissions par lettres; il avait désiré

servir avec moi, et sous moi, celui qui n'est plus à servir, mais

qui sera toujours à respecter (l'enfant de la dynastie déchue). Il

avait parlé ici d'une certaine lettre» (lettre par laquelle le duc

de Laval donnait avec autant de noblesse que de patriotisme sa

démission à Louis-Philippe), «lettre que M. de Lamartine a lue ici

et louée ici avec une exaltation poétique; il comptait en imiter la

conduite et l'esprit; il est allé en Bourgogne, où les séductions du

pouvoir nouveau viendront le chercher. Je ne connais pas la force de

son bouclier, etc., etc.»

Le duc de Laval avait tort de suspecter la trempe de mon bouclier;

les séductions furent plus fortes pendant quinze ans qu'il ne

pouvait le prévoir, mais mon coeur resta irréprochable envers la

dynastie que j'avais servie et envers l'enfant que j'avais célébré

comme le dernier espoir de la monarchie et de la liberté. Si j'avais

prévu alors les iniquités et les outrages dont cet enfant devenu

homme et son parti devenu vieux reconnaîtraient (sauf de rares amis)

cette fidélité et ce dévouement au droit et au malheur de sa race,

j'aurais dû peut-être m'en venger d'avance en acceptant les faveurs

et le pouvoir des mains de leurs ennemis!... Mais non, j'aurais dû

faire encore ce que j'ai fait: repousser les faveurs de la nouvelle

royauté et dédaigner l'ingratitude de l'ancienne. Ces hommes ne sont

pas dignes de si généreuses fidélités; aussi n'est-ce pas à eux

qu'on est fidèle: c'est à l'honneur et à son pays!

Pardon pour cette digression; mais de tels hommes ne suscitent que

la froide colère de l'indifférence; qu'il leur soit fait comme ils

ont fait à ceux qui les honoraient dans leur adversité; un jour

viendra peut-être où ils auraient besoin, eux aussi, des coeurs de

la patrie et où ils ne trouveront à la place de coeurs que des

courtisans et des ennemis; ils ne méritent que cela, ils ne savent

pas le prix de l'honneur.

X

Le duc de Laval parut conserver pendant toute sa vie pour la belle

Juliette un sentiment tendre, mais désintéressé, qui ne demandait sa

récompense qu'au plaisir même d'admirer et d'aimer. Son âme vive,

mais tempérée, avait des goûts, mais point de jalousie; il ne

demanda jamais compte à Juliette de ses préférences; il ne chercha

ni à l'arracher à l'amour, ni à l'entraîner à la dévotion; son

affection ne mêle pas à l'encens du monde l'odeur de l'encens des

cathédrales; c'est un gentilhomme, ce n'est point un mystique; son

amour ne rougissait pas d'aimer.

Quant à Mathieu de Montmorency, il trompait l'amour par la dévotion.

Cette phrase d'une de ses premières lettres à la jeune femme résume

toute sa correspondance de vingt-cinq ans avec son amie.

«Je voudrais réunir tous les droits d'un père, d'un frère, d'un ami,

obtenir votre amitié, votre confiance entière, pour une seule chose

au monde, pour vous persuader votre propre bonheur et vous voir

entrer dans la seule voie qui puisse vous y conduire, la seule digne

de votre coeur, de votre esprit, de la sublime mission à laquelle

vous êtes appelée, en un mot pour vous faire prendre une

_résolution forte_; car tout est là. Faut-il vous l'avouer? J'en

cherche en vain quelques indices dans tout ce que vous faites; rien

qui me rassure, rien qui me satisfasse.

«Ah! je ne saurais vous le dissimuler: j'emporte un profond

sentiment de tristesse. Je frémis de tout ce que vous êtes menacée

de perdre en vrai bonheur, et moi en amitié. Dieu et vous me

défendez de me décourager tout à fait: j'obéirai. Je le prierai sans

cesse; lui seul peut dessiller vos yeux et vous faire sentir qu'un

coeur qui l'aime véritablement n'est pas si vide que vous semblez le

penser. Lui seul peut aussi vous inspirer un véritable attrait, non

de quelques instants, mais constant et soutenu, pour des oeuvres et

des occupations qui seraient, en effet, bien appropriées à la bonté

de votre coeur, et qui rempliraient d'une manière douce et utile

beaucoup de vos moments.

«Ce n'est point en plaisantant que je vous ai demandé de m'aider

dans mon travail sur les Soeurs de Charité. Rien ne me serait plus

agréable et plus précieux. Cela répandrait sur mon travail un charme

particulier qui vaincrait ma paresse et m'y donnerait un nouvel

intérêt.

«Faites tout ce qu'il y a de bon, d'aimable, ce qui ne brise pas le

coeur, ce qui ne laisse jamais aucun regret; mais, au nom de Dieu,

au nom de l'amitié, renoncez à ce qui est indigne de vous, à ce qui,

quoi que vous fassiez, ne vous rendrait pas heureuse.»

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 49 / 215 题