VI

Un tel homme devait être plus qu'un autre attiré par l'innocence de

beauté de madame Récamier; il s'attacha à elle d'un sentiment plus

tendre que l'amitié, mais plus désintéressé que l'amour, sorte

d'amour sacré qui ajourne ses jouissances au ciel, qui ne demande

rien ici-bas, mais qui n'aime pas qu'on accorde aux autres

adorateurs ce qu'il se refuse à soi-même. C'est ce sentiment qu'on

voit percer à son insu dans la naïve correspondance de Mathieu de

Montmorency avec sa Juliette; il n'est pas amoureux, et il est

jaloux; on sent que, pour conserver plus sûrement la pureté de celle

qu'il conseille, il veut, pour ainsi dire, la confier à Dieu et

l'enivrer d'un mysticisme éthéré pour l'empêcher de respirer

l'encens de la terre; c'est ce qui donne aux lettres de Mathieu de

Montmorency un ton mixte, moitié d'amant, moitié d'apôtre, que

quelques personnes trouvent chrétien et que nous trouvons un peu

faux à l'oreille. Trop amant pour être pieux, trop pieux pour être

amant, cet apostolat d'un jeune homme auprès de la plus belle des

jeunes femmes est un rôle ambigu, un pied dans la sacristie, un pied

dans le boudoir, qui inquiète la piété et qui ne satisfait pas la

passion.

Juliette, par sa nature, qui se colore, mais qui ne s'échauffe pas aux

rayons de l'amour, ce soleil des femmes, convenait merveilleusement à ce

genre de liaison. Seulement, quoiqu'on soit touché de la constance

d'affection de Mathieu de Montmorency pour cette _Béatrice_, on est un

peu lassé de cette éternelle litanie d'un prêcheur de trente ans qui

termine chacune de ses lettres par un signe de croix sur un souvenir de

femme.

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 46 / 215 题