Un tel homme devait être plus qu'un autre attiré par l'innocence de
beauté de madame Récamier; il s'attacha à elle d'un sentiment plus
tendre que l'amitié, mais plus désintéressé que l'amour, sorte
d'amour sacré qui ajourne ses jouissances au ciel, qui ne demande
rien ici-bas, mais qui n'aime pas qu'on accorde aux autres
adorateurs ce qu'il se refuse à soi-même. C'est ce sentiment qu'on
voit percer à son insu dans la naïve correspondance de Mathieu de
Montmorency avec sa Juliette; il n'est pas amoureux, et il est
jaloux; on sent que, pour conserver plus sûrement la pureté de celle
qu'il conseille, il veut, pour ainsi dire, la confier à Dieu et
l'enivrer d'un mysticisme éthéré pour l'empêcher de respirer
l'encens de la terre; c'est ce qui donne aux lettres de Mathieu de
Montmorency un ton mixte, moitié d'amant, moitié d'apôtre, que
quelques personnes trouvent chrétien et que nous trouvons un peu
faux à l'oreille. Trop amant pour être pieux, trop pieux pour être
amant, cet apostolat d'un jeune homme auprès de la plus belle des
jeunes femmes est un rôle ambigu, un pied dans la sacristie, un pied
dans le boudoir, qui inquiète la piété et qui ne satisfait pas la
passion.
Juliette, par sa nature, qui se colore, mais qui ne s'échauffe pas aux
rayons de l'amour, ce soleil des femmes, convenait merveilleusement à ce
genre de liaison. Seulement, quoiqu'on soit touché de la constance
d'affection de Mathieu de Montmorency pour cette _Béatrice_, on est un
peu lassé de cette éternelle litanie d'un prêcheur de trente ans qui
termine chacune de ses lettres par un signe de croix sur un souvenir de
femme.