Après l'Assemblée constituante il rentra, en 1791, dans les rangs de
l'armée constitutionnelle qui défendait la patrie contre les
Autrichiens dans le Nord; il fit la campagne en qualité d'aide de
camp du vieux maréchal Lukner. Après la journée du 20 juin, où le
roi avait été violenté et outragé dans son palais par les faubourgs,
Lukner, accusé de connivence avec Lafayette, fut appelé à Paris pour
avouer ou pour désavouer Lafayette. Ce vieux et soldatesque
maréchal, aussi timide devant les Girondins qu'il était brave
devant les escadrons ennemis, balbutia des excuses qui étaient des
accusations contre son collègue Lafayette: les soldats n'ont pas
toujours le courage des citoyens quand ils n'ont pas des baïonnettes
derrière eux; Lukner indigna les hommes de coeur par ses lâchetés de
tribune. Mathieu de Montmorency, son aide de camp, donna sa
démission dans la salle; sa loyauté aristocratique et militaire se
révolta contre l'imbécillité de son général: il commençait à se
repentir d'avoir trop bien espéré de la Révolution pour la
monarchie. Les principes avaient fait place aux factions; ces
factions devenaient tyranniques et sanguinaires; les philosophes
avaient cédé aux Constituants, les Constituants aux Girondins, les
Girondins aux Jacobins, les Jacobins eux-mêmes aux Cordeliers,
Danton à Robespierre, les illusions aux échafauds; Mathieu de
Montmorency avait émigré après Lafayette, à l'heure où les patriotes
eux-mêmes étaient expulsés ou dévorés par leur patrie. Madame de
Staël, dont il était l'ami, lui avait ouvert l'asile de son château
de Coppet, en Suisse.
V
Les récriminations des émigrés de la première date n'auraient pas
laissé à Mathieu de Montmorency une autre hospitalité honorable à
trouver alors sur la terre étrangère. Son nom, associé aux grandes
destructions monarchiques de 1789 et de 1791, l'aurait poursuivi
comme un reproche parmi les royalistes irrités. Le coeur de madame
de Staël, coupable des mêmes tendances et redoutant les mêmes
vengeances, était un asile où Mathieu de Montmorency n'avait ni à
rougir, ni à excuser. Ce fut dans cette retraite qu'il apprit la
mort sur l'échafaud de cette aristocratie presque tout entière dont
il s'accusait d'avoir involontairement préparé le supplice; tous les
siens étaient fauchés en masse par la guillotine; chaque goutte de
leur sang semblait retomber sur son coeur.
Le supplice de son jeune frère, le plus cher de ses proches,
l'épouvanta autant qu'il le consterna; il crut voir sa propre main
dans ce meurtre; il s'accusa d'être le Caïn de cet Abel; son coeur
se fondit; son esprit se troubla; comme tous les hommes qui
oscillent d'un excès de leurs idées à l'autre, il maudit la
Révolution, qu'il avait bénie; des principes qui amenaient de tels
crimes lui parurent eux-mêmes des crimes. Il se retourna contre ses
propres actes, et, ne pouvant supporter ses remords, il tomba aux
pieds d'un prêtre et demanda au Dieu de son enfance l'absolution des
erreurs de sa jeunesse: âme tendre et meurtrie, il se fit panser par
cette piété charitable qui adoucit ses douleurs, corrigea ses
légèretés et transforma ses repentirs en vertus.
Rentré en France après la Terreur, il y porta dans la société
renouvelée un homme nouveau; l'austérité chrétienne de sa vie
n'enlevait rien à l'émotion de son coeur et à la séduction de sa
personne. La religion lui tenait compte de ses larmes et
l'aristocratie de ses repentirs.