IV

Après l'Assemblée constituante il rentra, en 1791, dans les rangs de

l'armée constitutionnelle qui défendait la patrie contre les

Autrichiens dans le Nord; il fit la campagne en qualité d'aide de

camp du vieux maréchal Lukner. Après la journée du 20 juin, où le

roi avait été violenté et outragé dans son palais par les faubourgs,

Lukner, accusé de connivence avec Lafayette, fut appelé à Paris pour

avouer ou pour désavouer Lafayette. Ce vieux et soldatesque

maréchal, aussi timide devant les Girondins qu'il était brave

devant les escadrons ennemis, balbutia des excuses qui étaient des

accusations contre son collègue Lafayette: les soldats n'ont pas

toujours le courage des citoyens quand ils n'ont pas des baïonnettes

derrière eux; Lukner indigna les hommes de coeur par ses lâchetés de

tribune. Mathieu de Montmorency, son aide de camp, donna sa

démission dans la salle; sa loyauté aristocratique et militaire se

révolta contre l'imbécillité de son général: il commençait à se

repentir d'avoir trop bien espéré de la Révolution pour la

monarchie. Les principes avaient fait place aux factions; ces

factions devenaient tyranniques et sanguinaires; les philosophes

avaient cédé aux Constituants, les Constituants aux Girondins, les

Girondins aux Jacobins, les Jacobins eux-mêmes aux Cordeliers,

Danton à Robespierre, les illusions aux échafauds; Mathieu de

Montmorency avait émigré après Lafayette, à l'heure où les patriotes

eux-mêmes étaient expulsés ou dévorés par leur patrie. Madame de

Staël, dont il était l'ami, lui avait ouvert l'asile de son château

de Coppet, en Suisse.

V

Les récriminations des émigrés de la première date n'auraient pas

laissé à Mathieu de Montmorency une autre hospitalité honorable à

trouver alors sur la terre étrangère. Son nom, associé aux grandes

destructions monarchiques de 1789 et de 1791, l'aurait poursuivi

comme un reproche parmi les royalistes irrités. Le coeur de madame

de Staël, coupable des mêmes tendances et redoutant les mêmes

vengeances, était un asile où Mathieu de Montmorency n'avait ni à

rougir, ni à excuser. Ce fut dans cette retraite qu'il apprit la

mort sur l'échafaud de cette aristocratie presque tout entière dont

il s'accusait d'avoir involontairement préparé le supplice; tous les

siens étaient fauchés en masse par la guillotine; chaque goutte de

leur sang semblait retomber sur son coeur.

Le supplice de son jeune frère, le plus cher de ses proches,

l'épouvanta autant qu'il le consterna; il crut voir sa propre main

dans ce meurtre; il s'accusa d'être le Caïn de cet Abel; son coeur

se fondit; son esprit se troubla; comme tous les hommes qui

oscillent d'un excès de leurs idées à l'autre, il maudit la

Révolution, qu'il avait bénie; des principes qui amenaient de tels

crimes lui parurent eux-mêmes des crimes. Il se retourna contre ses

propres actes, et, ne pouvant supporter ses remords, il tomba aux

pieds d'un prêtre et demanda au Dieu de son enfance l'absolution des

erreurs de sa jeunesse: âme tendre et meurtrie, il se fit panser par

cette piété charitable qui adoucit ses douleurs, corrigea ses

légèretés et transforma ses repentirs en vertus.

Rentré en France après la Terreur, il y porta dans la société

renouvelée un homme nouveau; l'austérité chrétienne de sa vie

n'enlevait rien à l'émotion de son coeur et à la séduction de sa

personne. La religion lui tenait compte de ses larmes et

l'aristocratie de ses repentirs.

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 45 / 215 题