XXXII

Jusqu'à son mariage elle n'avait été qu'entrevue; devenue femme

quoique encore enfant, maîtresse adorée de la maison alors la plus

opulente de Paris, elle commença à éblouir, non pas les salons d'une

capitale (la Terreur et la Mort les avaient tous fermés jusqu'au 9

thermidor), mais la foule, qui se pressait sur ses pas dans les

lieux publics. Son apparition faisait événement et attroupement

partout où l'on pouvait l'apercevoir. Le gouvernement du Directoire,

sorte de halte entre la mort et la vie d'un peuple, laissait

respirer à pleine poitrine toutes les classes de la société

européenne, heureuse de revivre et pressée de jouir après avoir

tant tremblé. On se précipitait confusément, sans acception de rang

ou d'opinions, dans les salles de spectacles, de concerts, de

danses, et dans les jardins publics, trop étroits pour les fêtes qui

s'y renouvelaient. Tout le monde semblait avoir à communiquer à tout

le monde un superflu de bonheur qui allait jusqu'au délire de vivre.

Les Parisiens, oublieux de la veille et du lendemain, étaient les

Abdéritains de l'Europe. C'est au sein de ces fêtes que la jeune

Lyonnaise luttait involontairement de beauté avec les cinq ou six

femmes célèbres survivantes de la Révolution, madame Tallien, madame

de Beauharnais, madame Sophie Gay, récemment sorties des cachots et

Cléopâtres républicaines ou royalistes des Antoines, des Lépides,

des Octaves français du Directoire. Madame Lenormant, en nièce

scrupuleuse, affirme que sa jeune tante ne fréquenta jamais les

salons suspects de Barras; Barras, régicide et royaliste,

gentilhomme de la république restaurant un peuple par les vices de

cour; nous devons en croire les scrupules domestiques de madame

Lenormant; cependant nous ne pouvons écarter les traditions de la

société du temps. Elles citent souvent la présence et la parure de

madame Récamier dans les spectacles, dans les fêtes et même à la

table des directeurs (madame Lenormant mentionne deux de ces

circonstances elle-même). Juliette effaçait tout, ne fût-ce que par

la candeur, la fraîcheur et la pureté de son innocence; l'innocence,

ce charme qu'on ne peut se rendre par le fard quand on l'a perdu par

le souffle des salons. Madame Récamier, à cette époque, laissait une

trace de feu ou du moins de lumière partout où elle apparaissait; on

entreprenait de longs voyages uniquement pour l'avoir vue;

semblables à ces naturalistes qui entreprennent de longues

traversées pour assister une fois par siècle à la floraison de

l'aloès, on accourait de Londres, de Naples, de Berlin, de Vienne,

de Pétersbourg, pour adorer de près dans une soirée la merveille des

yeux. Les annales de la Grèce ou de l'Ionie, ces pays de la beauté,

nous retracent seules un pareil concours.

Tous les regards emportaient une ivresse, aucun coeur ne remportait

une espérance. La divine statue n'était descendue jusque-là pour

personne de son piédestal; l'audace de prétendre à une préférence ne

se présentait à l'esprit de personne, comme si une telle préférence

eût été quelque chose de trop divin pour un mortel.

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 36 / 215 题