Jusqu'à son mariage elle n'avait été qu'entrevue; devenue femme
quoique encore enfant, maîtresse adorée de la maison alors la plus
opulente de Paris, elle commença à éblouir, non pas les salons d'une
capitale (la Terreur et la Mort les avaient tous fermés jusqu'au 9
thermidor), mais la foule, qui se pressait sur ses pas dans les
lieux publics. Son apparition faisait événement et attroupement
partout où l'on pouvait l'apercevoir. Le gouvernement du Directoire,
sorte de halte entre la mort et la vie d'un peuple, laissait
respirer à pleine poitrine toutes les classes de la société
européenne, heureuse de revivre et pressée de jouir après avoir
tant tremblé. On se précipitait confusément, sans acception de rang
ou d'opinions, dans les salles de spectacles, de concerts, de
danses, et dans les jardins publics, trop étroits pour les fêtes qui
s'y renouvelaient. Tout le monde semblait avoir à communiquer à tout
le monde un superflu de bonheur qui allait jusqu'au délire de vivre.
Les Parisiens, oublieux de la veille et du lendemain, étaient les
Abdéritains de l'Europe. C'est au sein de ces fêtes que la jeune
Lyonnaise luttait involontairement de beauté avec les cinq ou six
femmes célèbres survivantes de la Révolution, madame Tallien, madame
de Beauharnais, madame Sophie Gay, récemment sorties des cachots et
Cléopâtres républicaines ou royalistes des Antoines, des Lépides,
des Octaves français du Directoire. Madame Lenormant, en nièce
scrupuleuse, affirme que sa jeune tante ne fréquenta jamais les
salons suspects de Barras; Barras, régicide et royaliste,
gentilhomme de la république restaurant un peuple par les vices de
cour; nous devons en croire les scrupules domestiques de madame
Lenormant; cependant nous ne pouvons écarter les traditions de la
société du temps. Elles citent souvent la présence et la parure de
madame Récamier dans les spectacles, dans les fêtes et même à la
table des directeurs (madame Lenormant mentionne deux de ces
circonstances elle-même). Juliette effaçait tout, ne fût-ce que par
la candeur, la fraîcheur et la pureté de son innocence; l'innocence,
ce charme qu'on ne peut se rendre par le fard quand on l'a perdu par
le souffle des salons. Madame Récamier, à cette époque, laissait une
trace de feu ou du moins de lumière partout où elle apparaissait; on
entreprenait de longs voyages uniquement pour l'avoir vue;
semblables à ces naturalistes qui entreprennent de longues
traversées pour assister une fois par siècle à la floraison de
l'aloès, on accourait de Londres, de Naples, de Berlin, de Vienne,
de Pétersbourg, pour adorer de près dans une soirée la merveille des
yeux. Les annales de la Grèce ou de l'Ionie, ces pays de la beauté,
nous retracent seules un pareil concours.
Tous les regards emportaient une ivresse, aucun coeur ne remportait
une espérance. La divine statue n'était descendue jusque-là pour
personne de son piédestal; l'audace de prétendre à une préférence ne
se présentait à l'esprit de personne, comme si une telle préférence
eût été quelque chose de trop divin pour un mortel.