La maison de madame Bernard, mère de cette belle enfant, était
ouverte au luxe, aux plaisirs, aux arts, aux hommes d'affaires, aux
hommes de lettres, surtout à ceux qui tenaient par leur origine à la
ville de Lyon. Les charmes de madame Bernard, quoique allanguis par
des souffrances précoces, attiraient et retenaient autour d'elle des
amis fervents. De ce nombre était un banquier devenu depuis célèbre
et déjà aventureux, nommé Récamier. M. Récamier était d'une famille
ancienne du Bugey, province montagneuse entre le Lyonnais et la
Savoie. L'esprit entreprenant de Genève et des hautes Alpes est
l'instinct de ces montagnes. Les habitants cosmopolites y demandent
volontiers à la spéculation l'opulence que le sol rare et aride leur
refuse. M. Récamier, déjà mûr, mais encore vert, était un de ces
optimistes qu'aucune disgrâce ne rebute, et qui d'une chute se
relèvent pour s'élancer plus haut dans les affaires. Séduisant de
figure, aimant, aimable, léger, ami du luxe et de tous les plaisirs,
il s'était attaché à madame Bernard comme un commensal de la maison;
la Révolution, dont il n'était ni partisan ni intimidé, n'avait été
pour lui qu'un de ces mouvements accélérés de la vie politique dans
lesquels les occasions de ruine ou de richesse se multiplient pour
les hommes d'argent; en 1793 il était déjà au premier rang des
spéculateurs du temps. On a remarqué que les hommes de cette nature
recherchent hardiment pour épouses les femmes les plus renommées par
leur figure, soit qu'ils redoutent moins que d'autres la célébrité
des attraits pour les compagnes de leur vie, soit qu'une très-belle
femme paraisse à leurs yeux un luxe naturel qui attire sur leur
maison l'attention publique, soit que, ambitieux de jouissance
autant que de fortune, ils se donnent, sans penser au lendemain,
toutes les fleurs de la vie pour en embaumer leur existence.
En 1793, au plus fort de la Terreur, qui intimidait tout, excepté
l'amour et le lucre, M. Récamier demanda à son amie, madame Bernard,
la main de sa fille Juliette à peine éclose à la vie. Par son amitié
pour la mère dont la santé altérée menaçait de laisser Juliette
orpheline, il pouvait être pour la jeune fille un appui dans la vie;
par son âge il pouvait être son père. C'est peut-être dans cette
paternité morale qu'il faut chercher le secret du consentement que
madame Bernard, pressentant sa fin prochaine, accorda à une union si
disproportionnée par les années. Madame Lenormant, confidente
discrète de la famille, laisse échapper à ce sujet une phrase qui
n'aurait point de sens si elle n'était pas destinée à indiquer et à
voiler à la fois on ne sait quel sous-entendu dans cette union; la
jeune fille était elle-même, dit-on, un sous-entendu de la nature:
elle pouvait être épouse, elle ne pouvait être mère. Ce sont ces
deux mystères qu'il faut respecter, mais qu'il faut entrevoir pour
avoir le secret de toute la vie de madame Récamier, triste et
éternelle énigme qui ne laisse jamais deviner son mot, même à
l'amour.