XXXI

La maison de madame Bernard, mère de cette belle enfant, était

ouverte au luxe, aux plaisirs, aux arts, aux hommes d'affaires, aux

hommes de lettres, surtout à ceux qui tenaient par leur origine à la

ville de Lyon. Les charmes de madame Bernard, quoique allanguis par

des souffrances précoces, attiraient et retenaient autour d'elle des

amis fervents. De ce nombre était un banquier devenu depuis célèbre

et déjà aventureux, nommé Récamier. M. Récamier était d'une famille

ancienne du Bugey, province montagneuse entre le Lyonnais et la

Savoie. L'esprit entreprenant de Genève et des hautes Alpes est

l'instinct de ces montagnes. Les habitants cosmopolites y demandent

volontiers à la spéculation l'opulence que le sol rare et aride leur

refuse. M. Récamier, déjà mûr, mais encore vert, était un de ces

optimistes qu'aucune disgrâce ne rebute, et qui d'une chute se

relèvent pour s'élancer plus haut dans les affaires. Séduisant de

figure, aimant, aimable, léger, ami du luxe et de tous les plaisirs,

il s'était attaché à madame Bernard comme un commensal de la maison;

la Révolution, dont il n'était ni partisan ni intimidé, n'avait été

pour lui qu'un de ces mouvements accélérés de la vie politique dans

lesquels les occasions de ruine ou de richesse se multiplient pour

les hommes d'argent; en 1793 il était déjà au premier rang des

spéculateurs du temps. On a remarqué que les hommes de cette nature

recherchent hardiment pour épouses les femmes les plus renommées par

leur figure, soit qu'ils redoutent moins que d'autres la célébrité

des attraits pour les compagnes de leur vie, soit qu'une très-belle

femme paraisse à leurs yeux un luxe naturel qui attire sur leur

maison l'attention publique, soit que, ambitieux de jouissance

autant que de fortune, ils se donnent, sans penser au lendemain,

toutes les fleurs de la vie pour en embaumer leur existence.

En 1793, au plus fort de la Terreur, qui intimidait tout, excepté

l'amour et le lucre, M. Récamier demanda à son amie, madame Bernard,

la main de sa fille Juliette à peine éclose à la vie. Par son amitié

pour la mère dont la santé altérée menaçait de laisser Juliette

orpheline, il pouvait être pour la jeune fille un appui dans la vie;

par son âge il pouvait être son père. C'est peut-être dans cette

paternité morale qu'il faut chercher le secret du consentement que

madame Bernard, pressentant sa fin prochaine, accorda à une union si

disproportionnée par les années. Madame Lenormant, confidente

discrète de la famille, laisse échapper à ce sujet une phrase qui

n'aurait point de sens si elle n'était pas destinée à indiquer et à

voiler à la fois on ne sait quel sous-entendu dans cette union; la

jeune fille était elle-même, dit-on, un sous-entendu de la nature:

elle pouvait être épouse, elle ne pouvait être mère. Ce sont ces

deux mystères qu'il faut respecter, mais qu'il faut entrevoir pour

avoir le secret de toute la vie de madame Récamier, triste et

éternelle énigme qui ne laisse jamais deviner son mot, même à

l'amour.

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 35 / 215 题