XXIX

Une liaison avec M. de Calonne, ministre de Louis XVI, appela de

Lyon à Paris le père et la mère de madame Récamier en 1784; un

emploi de receveur général des finances fixa M. Bernard dans la

capitale. Juliette, leur fille, déjà regardée pour une fleur de

visage qui promettait de s'épanouir en merveille, fut laissée chez

une tante à Villefranche, en Beaujolais; de là elle fut cloîtrée

dans un couvent de Lyon, pour y achever son éducation. Elle raconte

ainsi elle-même les impressions recueillies et naïves qu'elle

emporta de ce monastère:

«La veille du jour où ma tante devait venir me chercher, je fus

conduite dans la chambre de madame l'abbesse pour recevoir sa

bénédiction. Le lendemain, baignée de larmes, je venais de franchir

la porte que je me souvenais à peine d'avoir vue s'ouvrir pour me

laisser entrer; je me trouvai dans une voiture avec ma tante, et

nous partîmes pour Paris.--Je quitte à regret une époque si calme et

si pure pour entrer dans celle des agitations; elle me revient

quelquefois comme dans un vague et doux rêve, avec ses nuages

d'encens, ses cérémonies infinies, ses processions dans les jardins,

ses chants et ses fleurs.

«Si j'ai parlé de ces premières années, malgré mon intention

d'abréger tout ce qui m'est personnel, c'est à cause de l'influence

qu'elles ont souvent à un si haut degré sur l'existence entière:

elles la contiennent plus ou moins. C'est sans doute à ces vives

impressions de foi reçues dans l'enfance que je dois d'avoir

conservé des croyances religieuses au milieu de tant d'opinions que

j'ai traversées. J'ai pu les écouter, les comprendre, les admettre

jusqu'où elles étaient admissibles, mais je n'ai point laissé le

doute entrer dans mon coeur.»

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 33 / 215 题