Une liaison avec M. de Calonne, ministre de Louis XVI, appela de
Lyon à Paris le père et la mère de madame Récamier en 1784; un
emploi de receveur général des finances fixa M. Bernard dans la
capitale. Juliette, leur fille, déjà regardée pour une fleur de
visage qui promettait de s'épanouir en merveille, fut laissée chez
une tante à Villefranche, en Beaujolais; de là elle fut cloîtrée
dans un couvent de Lyon, pour y achever son éducation. Elle raconte
ainsi elle-même les impressions recueillies et naïves qu'elle
emporta de ce monastère:
«La veille du jour où ma tante devait venir me chercher, je fus
conduite dans la chambre de madame l'abbesse pour recevoir sa
bénédiction. Le lendemain, baignée de larmes, je venais de franchir
la porte que je me souvenais à peine d'avoir vue s'ouvrir pour me
laisser entrer; je me trouvai dans une voiture avec ma tante, et
nous partîmes pour Paris.--Je quitte à regret une époque si calme et
si pure pour entrer dans celle des agitations; elle me revient
quelquefois comme dans un vague et doux rêve, avec ses nuages
d'encens, ses cérémonies infinies, ses processions dans les jardins,
ses chants et ses fleurs.
«Si j'ai parlé de ces premières années, malgré mon intention
d'abréger tout ce qui m'est personnel, c'est à cause de l'influence
qu'elles ont souvent à un si haut degré sur l'existence entière:
elles la contiennent plus ou moins. C'est sans doute à ces vives
impressions de foi reçues dans l'enfance que je dois d'avoir
conservé des croyances religieuses au milieu de tant d'opinions que
j'ai traversées. J'ai pu les écouter, les comprendre, les admettre
jusqu'où elles étaient admissibles, mais je n'ai point laissé le
doute entrer dans mon coeur.»