Mais quelle était donc cette femme dont le charme survivait aux
charmes, qui enchaînait au coin de son humble foyer le plus illustre
des hommes de littérature et de politique de son siècle, et qui
rendait les cours elles-mêmes jalouses d'une pauvre cellule d'un
monastère de Paris? Nous allons vous le dire, non pas seulement
d'après les souvenirs un peu trop sobres et un peu trop voilés
d'esprit de famille de sa nièce, madame Lenormant, mais d'après les
souvenirs de tout un demi-siècle qui a vu éclore, briller, mûrir,
mourir cette éclatante et étrange célébrité du charme immortel sur
un visage féminin. Ce livre de madame Lenormant est cependant une
des plus excellentes biographies, en excellent esprit et en
excellent style, qui pût consacrer cette mémoire fugitive d'une
femme de grâce et d'une femme de renom. Ce livre a aussi un grand
mérite aux yeux des curieux du coeur humain: c'est d'avoir à demi
ouvert le portefeuille de madame Récamier, et d'avoir révélé ainsi
au monde une correspondance inédite et profondément intime de
l'amour ou de l'amitié (comme on voudra) entre elle et M. de
Chateaubriand. Cette correspondance, selon nous, est bien supérieure
en intérêt aux Mémoires d'apparat du grand prosateur du dix-neuvième
siècle.
Dans les _Mémoires d'outre-tombe_ l'homme pose, l'homme s'affiche,
l'homme s'étale; dans cette correspondance l'homme se révèle, ou
plutôt il se trahit involontairement dans l'épanchement de son âme.
Madame Récamier n'y perd pas, et M. de Chateaubriand y gagne; on
voit combien l'une était digne d'être aimée, indépendamment de sa
beauté déjà pâlie; on voit combien l'autre sut aimer, indépendamment
de sa jeunesse morte et du désintéressement de toute espérance.
Remercions madame Lenormant, dépositaire de si doux secrets, de nous
avoir au moins confié ces pages.