Il y avait plus de bienséance que d'émotion dans ces
applaudissements; les mains battaient sans le coeur; on payait en
complaisance pour madame Récamier et en respect pour un grand
écrivain le privilége qu'on avait eu d'assister à cette
demi-publicité d'initiés dans un salon tenu par la beauté et décoré
par le génie. Ces applaudissements, au reste, étaient fortifiés par
le grandiose de cette pièce sacrée, écrite dans la haute langue de
Racine par l'écrivain du _Génie du Christianisme_. On peut la lire
aujourd'hui dans les oeuvres complètes; c'est une page qui ne
déshonorerait certes pas Racine lui-même.
On se retira avec une émotion factice, mais avec un respect réel; on
laissa M. de Chateaubriand, peu satisfait, se consoler avec madame
Récamier et avec ses familiers les plus intimes des petits déboires
de la soirée. On voulait un triomphe, on n'avait eu qu'un cérémonial
d'enthousiasme. La physionomie charmante de la maîtresse de la
maison était fatiguée et attristée sous un sourire forcé; toute son
amitié souffrait en elle.
Ma mère et ma soeur, exclusivement occupées de regarder la grande
figure de l'auteur du _Génie du Christianisme_, sortirent ravies de
cette soirée unique. Le sujet biblique de _Moïse_ charmait leur
naïve piété; la majesté de M. de Chateaubriand éblouissait leur
imagination; le gracieux accueil de madame Récamier touchait leur
candeur; elles emportaient en province des souvenirs pour toute une
vie de retraite.