La lecture commença; Lafond, à qui on n'avait pas communiqué à temps
le manuscrit du _Moïse_, n'avait pu préparer ni ses yeux ni ses
intonations. Il lut bien les premiers actes, mais il lut avec
tâtonnement du regard et avec hésitation de la voix. Les vers
étaient beaux, raciniens, bibliques, dignes d'une main qui avait
façonné tant de prose en rhythmes aussi sonores que les plus beaux
vers; l'originalité seule manquait: c'était un écho de Racine et de
David, ce n'était ni David ni Racine: c'était leur ombre, un
pastiche d'homme de génie, mais pastiche; cela ressemblait aux
tragédies en monologues du Piémontais Alfieri, ce faux Sénèque d'une
fausse Rome. Le talent de M. de Chateaubriand était lyrique et non
scénique; son imagination le soutenait sur ses ailes dans des
régions trop élevées de la pensée pour s'abattre en face d'un
parterre et pour faire dialoguer des hommes d'os et de chair. Il n'y
avait rien de Shakspeare dans Chateaubriand, il y avait du Pindare
en prose. Était-ce supériorité ou infériorité? Je n'ose prononcer,
mais je crois que l'inspiration du lyrique est supérieure à la
combinaison du machiniste qui fait jouer sur la scène ces
marionnettes humaines qu'on appelle des personnages dramatiques;
seulement, quand ces personnages parlent comme les font parler les
grands poëtes dramatiques, le génie est égal et l'emploi est
différent.