XXIV

La lecture commença; Lafond, à qui on n'avait pas communiqué à temps

le manuscrit du _Moïse_, n'avait pu préparer ni ses yeux ni ses

intonations. Il lut bien les premiers actes, mais il lut avec

tâtonnement du regard et avec hésitation de la voix. Les vers

étaient beaux, raciniens, bibliques, dignes d'une main qui avait

façonné tant de prose en rhythmes aussi sonores que les plus beaux

vers; l'originalité seule manquait: c'était un écho de Racine et de

David, ce n'était ni David ni Racine: c'était leur ombre, un

pastiche d'homme de génie, mais pastiche; cela ressemblait aux

tragédies en monologues du Piémontais Alfieri, ce faux Sénèque d'une

fausse Rome. Le talent de M. de Chateaubriand était lyrique et non

scénique; son imagination le soutenait sur ses ailes dans des

régions trop élevées de la pensée pour s'abattre en face d'un

parterre et pour faire dialoguer des hommes d'os et de chair. Il n'y

avait rien de Shakspeare dans Chateaubriand, il y avait du Pindare

en prose. Était-ce supériorité ou infériorité? Je n'ose prononcer,

mais je crois que l'inspiration du lyrique est supérieure à la

combinaison du machiniste qui fait jouer sur la scène ces

marionnettes humaines qu'on appelle des personnages dramatiques;

seulement, quand ces personnages parlent comme les font parler les

grands poëtes dramatiques, le génie est égal et l'emploi est

différent.

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 28 / 215 题