Le salon compassé de madame Récamier offrait un peu au regard la
symétrie et la froideur d'une académie qui tiendrait séance dans un
monastère. L'arrangement et l'étiquette y classifiaient trop les
rangs; si celui de madame de Broglie était une chambre des Pairs; si
celui de madame de Sainte-Aulaire était une chambre des Députés; si
celui de madame de Girardin était une république, celui de madame
Récamier était une monarchie. On voyait un trône dans un fauteuil;
ce trône, entouré de tabourets de duchesses, était celui de M. de
Chateaubriand; des courtisans littéraires ou politiques se
rangeaient autour de ce trône. C'était une cour, mais un peu vieille
cour; les meubles étaient simples et usés; quelques livres épars sur
les guéridons, quelques bustes du temps de l'Empire sur les
consoles, quelques paravents du siècle de Louis XV en formaient tout
l'ornement. La cheminée haute et large, autour de laquelle se
groupaient les familiers ou les discoureurs, était l'_Oeil-de-boeuf_
de cette abbaye royale; le mur à côté de la cheminée étalait le beau
tableau glacé de _Corinne_ improvisant _au cap Misène_ devant son
amant Oswald; scène romanesque de madame de Staël, plus académique
que réelle, car une femme aimante et aimée, seule avec la nature et
son coeur, a autre chose à faire que des déclamations politiques sur
la décadence des Romains. C'est l'heure et le lieu des confidences,
des silences ou des soupirs échappés du coeur; ce n'est pas l'heure
des vaniteuses improvisations de l'esprit. Mais madame Récamier
rappelait ainsi à ses hôtes qu'elle avait été l'amie de madame de
Staël, et qu'elle avait servi elle-même de modèle à la belle tête de
Corinne dans ce tableau.