Il y avait plus tard, et dans un plus large horizon de société
cosmopolite, le salon de madame Gay et de sa fille Delphine, qui fut
ensuite madame Émile de Girardin. La mère, femme de coeur et
d'esprit, jadis belle et rivale en beauté de madame Récamier, avait
été aussi liée d'amitié avec M. de Chateaubriand plus jeune; c'était
une intelligence très-supérieure à sa réputation, mais une
intelligence passionnée qui prodiguait son esprit et son coeur sans
compter comme madame Récamier. La fortune seule lui avait manqué
pour tenir le premier rang parmi les salons littéraires de
l'Europe; elle avait assez de flamme pour illuminer seule dix
salons; elle donnait de l'âme à tout ce qui l'approchait. L'ornement
de sa maison était sa fille Delphine, poëte comme l'inspiration,
belle comme l'enthousiasme. Ce salon était tout littéraire; la
noblesse de naissance n'y figurait que pour s'ennoblir par la
fréquentation de la noblesse de nature: le génie! Victor Hugo,
Balzac, Nodier, Sainte-Beuve, madame Malibran, Vigny, y dominaient
de la tête la foule d'élite d'hommes et de femmes qui cherchaient la
gloire dans l'amitié. C'était, en effet, le salon de l'amitié plus
que de la célébrité ou de la puissance. On y aimait parce qu'on se
sentait aimé. J'y allais moi-même toutes les fois que j'étais à
Paris. Il y régnait cette liberté complète qui ne reconnaît de joug
que la bienséance, que cette égalité affectueuse qui est la
république du talent. La mère et la fille étaient pauvres, mais le
salon d'entre-sol était agrandi par les hôtes, meublé par les
décorations de la nature: la beauté et le génie.