Il y avait enfin le salon de la belle madame de Sainte-Aulaire, amie
de madame la duchesse de Broglie et qui ne faisait qu'un avec le
salon de son amie; mais celui-ci était plus large et plus
véritablement littéraire que le salon trop anglais de la fille de
madame de Staël; la littérature y tenait une bien plus grande place.
La maîtresse de la maison, quoique très-jeune et très-gracieuse, ne
permettait pas à l'esprit de parti d'y prévaloir sur l'esprit
d'agrément; on y rencontrait, sans acception d'opinion, tous les
hommes de tout âge qui avaient un nom dans les lettres ou dans la
politique, ou qui cherchaient une avant-scène à leur talent. C'était
un lieu d'asile inviolable à la colère des opinions au milieu de
Paris.
L'esprit éclectique du ministère de M. Decazes, esprit qui aurait
sauvé et popularisé la Restauration si les ambitions acerbes de
l'esprit d'émigration rentré l'avaient permis, cet esprit mixte
comme la France régnait chez madame de Sainte-Aulaire. M. Decazes
venait d'épouser la fille d'un premier lit de M. de Sainte-Aulaire.
Les amis politiques du jeune favori de Louis XVIII prédominaient
dans cette société. C'étaient presque tous les jeunes hommes de
lettres, poëtes, écrivains, orateurs, publicistes, qui ont illustré
depuis la tribune et la presse en France. Ils se rencontraient dans
ce salon avec la jeune aristocratie libérale, mais non factieuse. M.
Villemain, M. Cousin, M. de Barante; M. de Staël, enlevé dans sa
fleur à la vie; M. Beugnot, la plus spirituelle des chroniques
vivantes de la Révolution et de l'Empire; les amis de M. de
Talleyrand; la belle duchesse de Dino, sa nièce; quelques
Orléanistes du Palais-Royal, beaucoup de libéraux, un groupe de
doctrinaires cherchant les recoins dans les salons comme dans la
nation, et méditant de refaire en politique une secte au lieu d'une
religion: voilà, avec un grand nombre de femmes jeunes, belles,
lettrées, et élégantes, ce qui composait ce salon. Les étrangers qui
visitaient la France la voyaient là tout entière sous la forme de
l'aristocratie de naissance, du génie, de l'esprit, de l'art, du
goût et de la beauté; j'y étais accueilli par la famille avant
l'époque de ma célébrité naissante. J'étais éclos sous cette
bienveillance: madame de Sainte-Aulaire savait distinguer
l'espérance, même dans l'obscurité.
«Ce que je connais de plus beau dans le monde, me disait-elle un
jour en contemplant un portrait de Raphaël à son premier âge, c'est
le _génie enfant_.--Pourquoi? lui dis-je.--Parce qu'il a encore son
innocence, me répondit-elle, et qu'il a déjà sa destinée sur son
front! Or l'innocence du génie c'est sa modestie.»
Ce mot charmant la peignait elle-même, car elle avait de l'enfance
sur ses joues et de la maturité dans l'esprit. Ce fut dans ce salon
que je récitai pour la première fois devant un auditoire un peu
nombreux quelques vers encore inédits des _Méditations_ et des
_Harmonies_. Cette aimable femme fut la préface de ma poésie. Elle
me protégea vivement, ainsi que la duchesse de Broglie, son amie,
auprès des ministres d'alors pour obtenir mon premier poste
diplomatique; je ne l'ai jamais oublié, et j'ai eu une occasion de
reconnaître tant de bonté dans une circonstance où il me fut donné
d'être agréable à mon tour à sa famille[1].
[Note 1: Après la coalition parlementaire qui était près de
renverser le gouvernement orléaniste, le roi Louis-Philippe, que je
ne voulais pas servir, mais que je ne voulais pas précipiter dans
une anarchie par une intrigue, me fit exprimer sa reconnaissance par
son ministre. Ce ministre, qui avait fait partie de la coalition, et
qui maintenant, revenu de Londres, cherchait à pallier les funestes
conséquences de cette ligue, m'offrit, de la part du roi,
l'ambassade de Vienne ou l'ambassade de Londres, à mon choix, avec
un traitement que je fixerais moi-même, pour ajouter aux honneurs la
fortune illimitée que je pouvais désirer. Je refusai; j'étais résolu
à ne jamais m'engager ni d'ambition ni de reconnaissance avec le
gouvernement de 1830. Mon coeur était à la légitimité, mon esprit à
la liberté; je ne voulais manquer ni à mes souvenirs ni à la liberté
complète de député indépendant. Je me réservais pour les crises
éventuelles vers lesquelles le régime parlementaire, par ses fautes
et ses excès, entraînait évidemment le pays. Le ministre, de même
que le roi, ne comprenait rien à mes refus; il les attribuait sans
doute à mon ambition plus exigeante, mobile ordinaire de ces
abstentions; il me demanda une entrevue pour vaincre mes répugnances
à force de faveurs politiques. Je persistai.
--«Mais enfin, me dit-il avec une impatience visible de geste et
d'accent, le roi ne peut pas vous offrir plus qu'un ministère et le
choix des plus grandes ambassades. Quel est donc, entre nous, le
motif vrai qui vous porte à décliner de si hautes avances, et
qu'attendez-vous donc de mieux?--Monsieur le Ministre, lui
répondis-je en resserrant les lèvres et en contenant mes tristes
prévisions dans mon coeur, puisque vous me faites, au nom du roi et
du ministère, de telles offres, c'est qu'apparemment le ministère,
le roi et vous-même, vous reconnaissez en moi un esprit politique,
malgré les dénigrements de vos journaux et de vos amis, qui me
relèguent au rang des rêveurs et des chimériques?--Oui,
certainement, me répondit l'homme d'État.--Eh bien! Monsieur, je ne
serais pas homme politique si je vous disais le motif pour lequel je
ne veux pas m'engager par une reconnaissance quelconque avec le
gouvernement de la dynastie d'Orléans.» L'homme d'État pâlit à ces
mots, inclina la tête et n'insista plus; on eût dit que le fantôme
d'une révolution possible lui avait apparu dans mes paroles. Nous
parlâmes d'autre chose.
Le lendemain de cet entretien avec le premier ministre, j'en eus un
autre avec le roi lui-même; il m'avait fait appeler; il fît les
derniers efforts pour me rattacher à son gouvernement; j'eus de la
peine à résister pendant trois heures à son éloquence, à ses
caresses, même à ses larmes. Il m'avait fait asseoir en face de lui;
il serrait mes genoux entre les siens. J'étais touché de son
insistance, mais l'honneur me défendait d'y céder. Je me levai enfin
pour me retirer; il me suivit, en me retenant par le pan de mon
habit, jusque vers la porte.
--«Vous ne voulez pas? me dit-il enfin d'un ton de colère et de
désespoir; vous ne voulez pas?--Non, Sire, et je regrette
profondément que l'honneur me défende de vous obéir.--Eh bien! ce
sera votre faute si je reste entre les mains de cette...» Et comme
il vit que la force du mot m'étonnait:--«Oui, de cette....,
entendez-vous bien, monsieur de Lamartine! C'est votre refus qui ne
me laisse pas d'autre choix. Allez, et ne vous en prenez qu'à
vous-même si mon gouvernement reste entre les mains d'hommes
très-forts, mais qui ne sont ni ceux de mes voeux, ni ceux de mon
coeur, ni ceux de ma situation!»
Ces derniers mots furent prononcés avec un accent de chagrin et avec
un pli d'irritation sur les lèvres qui me prouva que son prétendu
rôle de prince démocratique lui restait lourd sur le coeur. On a
beau faire, quand on a du sang de Louis XIV dans les veines,
l'orgueil de race prévaut malgré soi sur les nécessités de la
royauté: les rôles sont dans la politique, mais les sentiments sont
dans la nature. Je vis clairement que le roi aspirait à échapper aux
ministres de 1830 pour s'entourer de serviteurs nés de la royauté de
ses pères. La révolution de 1830 était évidemment pour lui un
remords; il voulait mettre au plus vite entre cette révolution et
lui des hommes anciens qui lui masqueraient l'usurpation et qui lui
représenteraient la légitimité du trône.
M. de Sainte-Aulaire, alors ambassadeur à Vienne, était à cette
époque à Paris; il désirait vivement être ambassadeur à Londres. Il
fut informé par une rumeur de cour des démarches que le roi et le
ministre faisaient pour me décider à accepter, à mon choix, une de
ces deux ambassades; il craignait que mon choix tombât sur Londres,
et qu'il ne fût ainsi réduit à retourner à Vienne. Il vint chez moi.
--«Je viens, me dit-il, savoir de vous mon sort; il est dans vos mains.
Je désire vivement aller à Londres; mais, si vous préférez vous-même
Londres à Vienne, je suis forcé de renoncer à l'ambassade d'Angleterre
et de reprendre l'ambassade de Vienne. Dites-moi nettement vos
intentions, j'y conformerai les miennes.--Tranquillisez-vous, lui dis-je
en lui serrant les mains avec cette affection pleine de déférence que je
devais à toutes les bienveillances et même à toutes les protections dont
j'avais été comblé jadis par cette puissante et aimable famille; je ne
veux ni de Londres, ni de Vienne, ni de Paris; je suis décidé à ne
jamais m'engager avec cette dynastie; mais, lors même que j'aurais
l'ambition de l'ambassade de Londres, je la sacrifierais à l'instant et
sans hésiter au bonheur de reconnaître par ce sacrifice toutes les
bontés dont vous m'avez comblé à mon entrée dans le monde. Le sentiment
d'avoir pu un jour être serviable à ceux qui furent si bons pour moi
lors de mon début dans la vie surpasserait mille fois, à mes yeux,
l'ambition d'un poste diplomatique quelconque. Ainsi allez en toute
confiance à Londres, mais n'ayez pour moi à cet égard aucune
reconnaissance; je ne vous sacrifie rien, vous ne me devez qu'une bonne
intention.» Il me serra les mains à son tour et partit pour
l'Angleterre.]