Il y avait le salon de madame la duchesse de Broglie, fille de
madame de Staël. C'était une femme magnanime comme sa mère, belle
comme Corinne, pieuse comme une prière incarnée. Elle avait tant vu
familièrement la célébrité et la passion, qui n'avaient pas fait le
bonheur de sa mère, qu'elle avait appris dès l'enfance à n'estimer
que la vertu; mais cette vertu était libre et grande, une vertu
antique; sa religion ne rétrécissait rien de ses pensées, sa foi
donnait à sa physionomie une expression grave comme celle des femmes
qui sortent des temples où elles ont eu commerce avec Dieu; elle
sortait à toute heure de l'infini. Un mari digne d'elle attirait
autour de lui, par l'aristocratie de son rang et par le libéralisme
un peu trop hostile de ses idées, tout ce qui tenait à la grande
opposition en France et en Angleterre: c'était le salon des deux
mondes. J'avais été très-fier d'y être admis malgré mon obscurité,
et j'y portais un véritable culte à ces prestiges de la beauté, du
nom, de la fortune, de la vertu, dans une même famille. On y
ajoutait pour moi la bonté, le prestige du coeur.
Cependant mon attachement chevaleresque pour les Bourbons, récemment
rentrés de l'exil sur le trône, me faisait souffrir de l'esprit
d'amère opposition qui régnait dans ce salon et qui caressait trop,
selon moi, les tendances orléanistes. Je ne savais pas même, pour
plaire, feindre par complaisance une hostilité que je n'éprouvais
pas contre la cour. Je trouvais cette hostilité déplacée. Les
Bourbons de la branche aînée n'avaient certes pas démérité des
héritiers de M. Necker, du maréchal de Broglie et de madame de
Staël. Cette aigreur du ton et cette amertume ironique des lèvres
corrompaient pour moi l'agrément de ce salon; en y coudoyant M. de
Lafayette, M. Benjamin Constant, tous les tribuns, tous les
publicistes, tous les pamphlétaires du temps, je m'y sentais presque
en pays ennemi; j'avais du goût pour les maîtres, aucun goût pour
leur société. L'épigramme perpétuelle contre ce que j'aimais me
blessait au coeur; c'était un salon de la _Ligue_, où les princes
jouaient à la popularité.