La soirée mémorable arriva; ma mère, une de mes soeurs et moi, nous
perçâmes difficilement la foule (confidentielle cependant) qui
obstruait de bonne heure le large escalier du couvent de
l'Abbaye-aux-Bois.--«Je crois, me dit tout bas ma mère, monter
l'escalier de Saint-Cyr pour entendre la première lecture
d'_Athalie_. N'allons-nous pas trouver là-haut Louis XIV, madame de
Maintenon, la duchesse de Bourgogne, Bossuet, Fénelon, Pascal,
groupés autour de Racine, son manuscrit à la main?»
L'atmosphère monastique de l'escalier de l'Abbaye-aux-Bois, l'écho
de la vaste cour réveillé pour la première fois par le bruit des
équipages qui versaient les nobles visiteurs, le demi-voix des
entretiens sur les marches qui ressemblait au recueillement d'une
entrée d'église, tout cela justifiait l'hallucination de ma mère et
de ma jeune soeur; nous allions voir une Maintenon plus belle et
moins solennelle que la première, la Maintenon caressante d'un roi
de l'intelligence. M. de Chateaubriand représentait à la fois dans
sa personne un Louis XIV des lettres et un Racine de décadence.
Nous entrâmes; un officieux ami de la maîtresse de maison fendit la
foule de l'antichambre et aida ma mère et ma soeur émues à parvenir,
au milieu d'un murmure flatteur, jusqu'aux siéges du second salon.
Madame Récamier leur avait réservé là des places en faveur auprès
d'elle. Je restai debout entre les deux portes, d'où l'on voyait à
la fois les deux pièces pleines de spectateurs silencieux ou
bourdonnants.
M. de Chateaubriand, assis sous le tableau de _Corinne_, par Gérard,
se levait et se rasseyait avec un sourire de grand homme embarrassé
de sa grandeur devant chaque visiteur de marque qui le saluait de
loin; ce sourire fut plus accueillant, mais un peu maniéré et un
peu amer à mon aspect. On voyait qu'il voulait être obligeant, mais
qu'il ne pouvait pas tout à fait être cordial.
Quant à moi, je me hâtai de reporter mon attention sur ma mère, pour
voir dans ses yeux ravis l'impression des noms et des personnes qui
défilaient lentement de l'antichambre dans le grand salon sous les
yeux de M. de Chateaubriand.
Ces noms et ces personnages imprimaient à ma mère une physionomie de
curiosité satisfaite qui donnait une illumination à ses traits.
Madame Récamier lui nommait à demi voix cette élite du siècle.
Toute la gloire et tout le charme de la France étaient là.
Je ne sais pas s'il y avait plus de majesté à Saint-Cyr, mais il n'y
avait pas plus d'esprit.
La France, fauchée à nu par la Révolution, décimée de grandeur
intellectuelle et de liberté par l'Empire, semblait pressée d'éclore
sous la Restauration, comme si la nature eût compris que la saison
serait courte et qu'il fallait se hâter de fleurir.
Autour de ce trône ressuscité des fils de Louis XIV les salons
politiques et littéraires avaient pullulé; il y en avait dans tous
les quartiers patriciens de Paris et pour toutes les nuances de
l'opinion. La séve de la nation, activée par la liberté,
bouillonnait d'indépendance et d'émulation littéraire.
J'avais fréquenté plusieurs de ces salons avant de quitter la France
pour les cours de l'Europe: il y avait le salon aristocratique de la
duchesse de La Trémouille, salon un peu âpre et revêche d'ancienne
cour de Versailles, où l'esprit et le talent n'étaient admis qu'à
condition de fronder la Charte de Louis XVIII et d'invectiver ses
ministres. La hauteur et le dédain étaient le caractère des
physionomies; l'amertume y plissait les lèvres; il y avait trop de
fiel dans les coeurs pour que ce salon fût agréable à fréquenter;
l'ironie était la figure habituelle de ses discoureurs; la
littérature n'y était qu'une arme de faction surannée; sa forme
était l'épigramme du haut en bas, le discours de tribune ou le
pamphlet de dénigrement. On en sortait triste, on y sentait le
renfermé. Cette société ne convenait qu'à des grands seigneurs
mécontents. J'y avais été recherché avec bonté par l'altière
duchesse, à cause de mon jeune royalisme, comme un enrôlé de
l'aristocratie; je n'avais eu qu'à me louer de son accueil; mais je
désertai vite ce salon: il fallait y être ou un grand nom ou un
courtisan d'opinions; je n'étais ni l'un ni l'autre: je secouai la
poussière de ce tapis.