XV

La soirée mémorable arriva; ma mère, une de mes soeurs et moi, nous

perçâmes difficilement la foule (confidentielle cependant) qui

obstruait de bonne heure le large escalier du couvent de

l'Abbaye-aux-Bois.--«Je crois, me dit tout bas ma mère, monter

l'escalier de Saint-Cyr pour entendre la première lecture

d'_Athalie_. N'allons-nous pas trouver là-haut Louis XIV, madame de

Maintenon, la duchesse de Bourgogne, Bossuet, Fénelon, Pascal,

groupés autour de Racine, son manuscrit à la main?»

L'atmosphère monastique de l'escalier de l'Abbaye-aux-Bois, l'écho

de la vaste cour réveillé pour la première fois par le bruit des

équipages qui versaient les nobles visiteurs, le demi-voix des

entretiens sur les marches qui ressemblait au recueillement d'une

entrée d'église, tout cela justifiait l'hallucination de ma mère et

de ma jeune soeur; nous allions voir une Maintenon plus belle et

moins solennelle que la première, la Maintenon caressante d'un roi

de l'intelligence. M. de Chateaubriand représentait à la fois dans

sa personne un Louis XIV des lettres et un Racine de décadence.

Nous entrâmes; un officieux ami de la maîtresse de maison fendit la

foule de l'antichambre et aida ma mère et ma soeur émues à parvenir,

au milieu d'un murmure flatteur, jusqu'aux siéges du second salon.

Madame Récamier leur avait réservé là des places en faveur auprès

d'elle. Je restai debout entre les deux portes, d'où l'on voyait à

la fois les deux pièces pleines de spectateurs silencieux ou

bourdonnants.

M. de Chateaubriand, assis sous le tableau de _Corinne_, par Gérard,

se levait et se rasseyait avec un sourire de grand homme embarrassé

de sa grandeur devant chaque visiteur de marque qui le saluait de

loin; ce sourire fut plus accueillant, mais un peu maniéré et un

peu amer à mon aspect. On voyait qu'il voulait être obligeant, mais

qu'il ne pouvait pas tout à fait être cordial.

Quant à moi, je me hâtai de reporter mon attention sur ma mère, pour

voir dans ses yeux ravis l'impression des noms et des personnes qui

défilaient lentement de l'antichambre dans le grand salon sous les

yeux de M. de Chateaubriand.

Ces noms et ces personnages imprimaient à ma mère une physionomie de

curiosité satisfaite qui donnait une illumination à ses traits.

Madame Récamier lui nommait à demi voix cette élite du siècle.

Toute la gloire et tout le charme de la France étaient là.

Je ne sais pas s'il y avait plus de majesté à Saint-Cyr, mais il n'y

avait pas plus d'esprit.

La France, fauchée à nu par la Révolution, décimée de grandeur

intellectuelle et de liberté par l'Empire, semblait pressée d'éclore

sous la Restauration, comme si la nature eût compris que la saison

serait courte et qu'il fallait se hâter de fleurir.

Autour de ce trône ressuscité des fils de Louis XIV les salons

politiques et littéraires avaient pullulé; il y en avait dans tous

les quartiers patriciens de Paris et pour toutes les nuances de

l'opinion. La séve de la nation, activée par la liberté,

bouillonnait d'indépendance et d'émulation littéraire.

J'avais fréquenté plusieurs de ces salons avant de quitter la France

pour les cours de l'Europe: il y avait le salon aristocratique de la

duchesse de La Trémouille, salon un peu âpre et revêche d'ancienne

cour de Versailles, où l'esprit et le talent n'étaient admis qu'à

condition de fronder la Charte de Louis XVIII et d'invectiver ses

ministres. La hauteur et le dédain étaient le caractère des

physionomies; l'amertume y plissait les lèvres; il y avait trop de

fiel dans les coeurs pour que ce salon fût agréable à fréquenter;

l'ironie était la figure habituelle de ses discoureurs; la

littérature n'y était qu'une arme de faction surannée; sa forme

était l'épigramme du haut en bas, le discours de tribune ou le

pamphlet de dénigrement. On en sortait triste, on y sentait le

renfermé. Cette société ne convenait qu'à des grands seigneurs

mécontents. J'y avais été recherché avec bonté par l'altière

duchesse, à cause de mon jeune royalisme, comme un enrôlé de

l'aristocratie; je n'avais eu qu'à me louer de son accueil; mais je

désertai vite ce salon: il fallait y être ou un grand nom ou un

courtisan d'opinions; je n'étais ni l'un ni l'autre: je secouai la

poussière de ce tapis.

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 19 / 215 题