Il y avait le salon de madame de Montcalm, soeur du duc de Richelieu
et centre de son parti politique; ce parti, c'était l'aristocratie
intelligente, ralliée à la Révolution raisonnable, une égalité par
le talent; l'aristocratie de l'honneur, c'était son drapeau; on y
respirait un air doux et tempéré comme le caractère de la maîtresse
de maison; la fine et gracieuse figure de madame de Montcalm,
retenue, quoique jeune encore, sur son canapé, y présidait avec un
accueil qui n'avait rien de banal; ses goûts étaient des amitiés
vives; ses opinions devenaient des sentiments; on voyait défiler
devant ce canapé tous les hommes éloquents et sages qui auraient pu
réconcilier la Restauration avec la liberté. M. Lainé était à la
fois son ami et son symbole politique; M. Molé la cultivait comme
une puissance aimable dont il fallait se ménager la faveur pour
quelque avenir ministériel; l'ambassadeur de Russie, M. Pozzo di
Borgo, homme de diplomatie italienne et de surface française, y
était assidu comme à un devoir de la journée; quelques hommes de
lettres peu recherchés par elle et peu nombreux y figuraient dans
une intimité très-restreinte: l'aimable abbé de Féletz, l'oracle du
goût dans le _Journal des Débats_; M. Villemain, plus éblouissant
encore de parole que de plume; moi-même, favori de son coeur,
très-assidu et très-familier quand j'étais à Paris. À ces amitiés
près, madame de Montcalm recherchait plus les hommes politiques que
les esprits littéraires, ou plutôt elle ne recherchait, en réalité,
personne; elle aimait ou elle n'aimait pas, voilà tout;
languissante, dégoûtée, capricieuse comme une malade, passionnée
d'attraction comme de répugnance, il fallait lui plaire ou la
choquer. Elle ne mettait aucune diplomatie féminine dans le
gouvernement de son salon d'élite; ce salon n'en était que plus
attachant; quand on était le bienvenu de sa porte on était sûr
d'être le désiré de son coeur; elle avait pour moi une amitié
d'instinct qui ne me faillit jamais, malgré l'absence. Le matin du
jour de sa mort, elle m'écrivit encore les pressentiments de son
agonie. Je ne passe jamais devant le numéro 33 de la rue de
l'Université sans gémir sur cette porte fermée d'où tant d'amitié
sortit une fois avec son cercueil.