Quoi qu'il en soit, la scène sur laquelle M. de Chateaubriand
répétait ses derniers rôles était alors chez madame Récamier; c'est
ainsi que Périclès, vieilli et outragé, venait pleurer chez Aspasie.
Dans l'été de 1829, une lecture du _Moïse_ de M. de Chateaubriand
devant un très-petit auditoire fut annoncée chez madame Récamier.
Le grand acteur classique Lafond, du Théâtre-Français, homme
d'excellente compagnie, idolâtre du génie de M. de Chateaubriand et
un peu solennel comme sa phrase, avait consenti à prêter sa noble
déclamation à ces vers encore inconnus du poëte en prose.
On s'arrachait, depuis six semaines, les billets d'invitation à
cette mystérieuse soirée. Toutes les grandes dames de Paris, tous
les poëtes, tous les orateurs, tous les étrangers, tous les
journalistes sollicitaient; leurs noms passaient au crible d'un
scrutin épuratoire des amis de la maison avant d'être admis. On
voulait être sûr qu'aucun profane ou qu'aucun incrédule au génie du
lieu ne se glisserait dans le cénacle pour en troubler ou pour en
divulguer les mystères. La piété, l'adoration étaient obligées; la
froideur même dans le culte aurait paru un blasphème contre le dieu
des femmes.
Je me trouvais accidentellement à Paris avec ma mère et ma soeur; je
ne songeais nullement à demander une entrée de faveur à madame
Récamier pour cette séance. Je savais que M. de Chateaubriand avait
je ne sais quelle prévention fort injuste, mais fort tenace, contre
moi; mon nom serait, je n'en doutais pas, une dissonance dans les
noms des invités qui seraient prononcés à ses oreilles. Je voulais
prévenir l'élimination en ne prétendant pas à la faveur; de plus je
n'ai jamais aimé les conciliabules d'invités; je suis un homme de
plein air; l'esprit de parti m'asphyxie; je ne puis le respirer, ni
en religion, ni en politique, ni en littérature. Toute coterie est
petite et fausse; le monde seul est vrai, parce qu'il est grand. Je
ne rendis donc pas même une visite à madame Récamier, de peur que
cette visite n'eût l'air d'une requête. Je me tins à ma place dans
l'isolement.
Mais madame Récamier avait appris par madame Sophie Gay, mère de
l'illustre Delphine (madame de Girardin), que j'étais à Paris avec
ma mère. Bien qu'elle ne sortît plus de l'Abbaye-aux-Bois, elle
monta en voiture et elle vint un matin rendre visite à ma mère, qui
logeait chez moi dans un hôtel garni.
Ces deux femmes se ressemblaient étonnamment par leur âge, par leur
figure, par leur société commune dans leur adolescence, par les
souvenirs réveillés des premières années de leur vie; à des époques
un peu diverses elles avaient connu beaucoup des personnes du même
monde. Seulement ma mère, élevée dans une cour, transportée ensuite
très-jeune dans un noble chapitre de chanoinesses, mariée pendant la
Révolution, retirée ensuite dans la modeste obscurité d'une vie de
campagne, entourée de la nombreuse famille qu'elle avait mise au
monde, était une madame Récamier d'intérieur qui n'avait brillé que
pour quelques coeurs et qui n'avait eu d'autre célébrité que celle
de sa bienfaisance dans des hameaux.
Il y avait des années et des années qu'elle n'avait revu Paris, les
palais, les jardins, les parcs de Saint-Cloud, séjour de son premier
âge. Elle était dans l'ivresse de ses souvenirs en les visitant avec
moi; elle désirait beaucoup entrevoir au moins ces figures d'hommes
nouveaux et de femmes célèbres qui portaient des noms chers à son
imagination ou à sa piété. M. de Chateaubriand était à ses yeux le
premier de ces monuments vivants du siècle. Passionnée pour le
_Génie du Christianisme_, qui lui avait révélé la poésie de sa foi,
elle aurait donné tous les spectacles pour le spectacle de ce beau
front d'où était sortie cette _renaissance_ de la religion antique.
M. de Chateaubriand était à ses yeux l'_Esdras_ du vieux temple,
temple reconstruit non en pierres, mais en images pour sa piété.
La conversation de ces deux femmes si semblables par la figure, par
le son de voix, par l'élégance des manières, par la délicatesse de
tact, par le ton exquis de cour, et si différentes par la destinée,
fut comme une rencontre après une longue séparation entre deux
soeurs. Madame Récamier ne négligea aucune de ses séductions
cordiales et caressantes pour plaire à ma mère; quant à ma mère,
elle était la séduction personnifiée; elle entrait naturellement
comme une lumière dans les yeux, comme une musique dans l'oreille,
comme une persuasion dans le coeur. Elle enleva dès le premier
entretien le goût très-vif de madame Récamier. Deux de mes soeurs,
très-belles, qui avaient accompagné ma mère dans ce voyage et qui
assistaient, modestes et rougissantes, à cet entretien, comme deux
cariatides grecques dans un salon de Paris, ne nuisirent pas à
l'impression reçue ce jour-là par la reine de beauté d'un autre âge.
Ma mère céda sans peine aux instances de madame Récamier pour
qu'elle assistât, avec ses filles et avec moi, à l'ovation de M. de
Chateaubriand, le jour de la lecture du _Moïse_. Ces deux femmes se
séparèrent avec le besoin réciproque de se revoir le lendemain.
Elles se revirent en effet presque tous les jours avec des
tendresses d'empressements qui ressemblaient au regret de s'être
connues trop tard.