XIV

Quoi qu'il en soit, la scène sur laquelle M. de Chateaubriand

répétait ses derniers rôles était alors chez madame Récamier; c'est

ainsi que Périclès, vieilli et outragé, venait pleurer chez Aspasie.

Dans l'été de 1829, une lecture du _Moïse_ de M. de Chateaubriand

devant un très-petit auditoire fut annoncée chez madame Récamier.

Le grand acteur classique Lafond, du Théâtre-Français, homme

d'excellente compagnie, idolâtre du génie de M. de Chateaubriand et

un peu solennel comme sa phrase, avait consenti à prêter sa noble

déclamation à ces vers encore inconnus du poëte en prose.

On s'arrachait, depuis six semaines, les billets d'invitation à

cette mystérieuse soirée. Toutes les grandes dames de Paris, tous

les poëtes, tous les orateurs, tous les étrangers, tous les

journalistes sollicitaient; leurs noms passaient au crible d'un

scrutin épuratoire des amis de la maison avant d'être admis. On

voulait être sûr qu'aucun profane ou qu'aucun incrédule au génie du

lieu ne se glisserait dans le cénacle pour en troubler ou pour en

divulguer les mystères. La piété, l'adoration étaient obligées; la

froideur même dans le culte aurait paru un blasphème contre le dieu

des femmes.

Je me trouvais accidentellement à Paris avec ma mère et ma soeur; je

ne songeais nullement à demander une entrée de faveur à madame

Récamier pour cette séance. Je savais que M. de Chateaubriand avait

je ne sais quelle prévention fort injuste, mais fort tenace, contre

moi; mon nom serait, je n'en doutais pas, une dissonance dans les

noms des invités qui seraient prononcés à ses oreilles. Je voulais

prévenir l'élimination en ne prétendant pas à la faveur; de plus je

n'ai jamais aimé les conciliabules d'invités; je suis un homme de

plein air; l'esprit de parti m'asphyxie; je ne puis le respirer, ni

en religion, ni en politique, ni en littérature. Toute coterie est

petite et fausse; le monde seul est vrai, parce qu'il est grand. Je

ne rendis donc pas même une visite à madame Récamier, de peur que

cette visite n'eût l'air d'une requête. Je me tins à ma place dans

l'isolement.

Mais madame Récamier avait appris par madame Sophie Gay, mère de

l'illustre Delphine (madame de Girardin), que j'étais à Paris avec

ma mère. Bien qu'elle ne sortît plus de l'Abbaye-aux-Bois, elle

monta en voiture et elle vint un matin rendre visite à ma mère, qui

logeait chez moi dans un hôtel garni.

Ces deux femmes se ressemblaient étonnamment par leur âge, par leur

figure, par leur société commune dans leur adolescence, par les

souvenirs réveillés des premières années de leur vie; à des époques

un peu diverses elles avaient connu beaucoup des personnes du même

monde. Seulement ma mère, élevée dans une cour, transportée ensuite

très-jeune dans un noble chapitre de chanoinesses, mariée pendant la

Révolution, retirée ensuite dans la modeste obscurité d'une vie de

campagne, entourée de la nombreuse famille qu'elle avait mise au

monde, était une madame Récamier d'intérieur qui n'avait brillé que

pour quelques coeurs et qui n'avait eu d'autre célébrité que celle

de sa bienfaisance dans des hameaux.

Il y avait des années et des années qu'elle n'avait revu Paris, les

palais, les jardins, les parcs de Saint-Cloud, séjour de son premier

âge. Elle était dans l'ivresse de ses souvenirs en les visitant avec

moi; elle désirait beaucoup entrevoir au moins ces figures d'hommes

nouveaux et de femmes célèbres qui portaient des noms chers à son

imagination ou à sa piété. M. de Chateaubriand était à ses yeux le

premier de ces monuments vivants du siècle. Passionnée pour le

_Génie du Christianisme_, qui lui avait révélé la poésie de sa foi,

elle aurait donné tous les spectacles pour le spectacle de ce beau

front d'où était sortie cette _renaissance_ de la religion antique.

M. de Chateaubriand était à ses yeux l'_Esdras_ du vieux temple,

temple reconstruit non en pierres, mais en images pour sa piété.

La conversation de ces deux femmes si semblables par la figure, par

le son de voix, par l'élégance des manières, par la délicatesse de

tact, par le ton exquis de cour, et si différentes par la destinée,

fut comme une rencontre après une longue séparation entre deux

soeurs. Madame Récamier ne négligea aucune de ses séductions

cordiales et caressantes pour plaire à ma mère; quant à ma mère,

elle était la séduction personnifiée; elle entrait naturellement

comme une lumière dans les yeux, comme une musique dans l'oreille,

comme une persuasion dans le coeur. Elle enleva dès le premier

entretien le goût très-vif de madame Récamier. Deux de mes soeurs,

très-belles, qui avaient accompagné ma mère dans ce voyage et qui

assistaient, modestes et rougissantes, à cet entretien, comme deux

cariatides grecques dans un salon de Paris, ne nuisirent pas à

l'impression reçue ce jour-là par la reine de beauté d'un autre âge.

Ma mère céda sans peine aux instances de madame Récamier pour

qu'elle assistât, avec ses filles et avec moi, à l'ovation de M. de

Chateaubriand, le jour de la lecture du _Moïse_. Ces deux femmes se

séparèrent avec le besoin réciproque de se revoir le lendemain.

Elles se revirent en effet presque tous les jours avec des

tendresses d'empressements qui ressemblaient au regret de s'être

connues trop tard.

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 18 / 215 题