Elle me reçut en homme attendu depuis dix ans; un mot d'elle sur moi
courait Paris et venait de m'être répété par Ballanche, son
confident. Ce mot me prédisposait par amour-propre à l'adoration
pour cette beauté qui illuminait encore d'une lueur refroidie la
moitié de l'espace que sa vie avait laissé derrière elle.
--«Comment désirez-vous, lui demandait Ballanche, vous lier avec M.
de Lamartine, vous l'idole de M. de Chateaubriand, qui n'aime pas ce
jeune homme?--Cela est vrai, dit-elle à Ballanche, M. de
Chateaubriand est mon ami, mais de Lamartine est mon......»
La convenance plus que la modestie m'empêche d'écrire le mot qui
sortit de ses lèvres; le mot était trop adulateur pour qu'il puisse
sortir de ma plume. C'était une de ces coquetteries de conversation
dont on désire que l'écho aille chatouiller indirectement le coeur
d'un homme.
À notre première entrevue je fus timide; elle fut naturelle,
gracieuse, adroite de simplicité; mon impression fut un attrait
doux, qui n'éblouit pas, mais qui attire: clair de lune qui rappelle
un jour de splendide été.
C'était l'époque où madame Récamier, cherchant à amuser l'inamusable
M. de Chateaubriand avec les hochets de sa propre gloire, faisait
lire chez elle devant lui, et devant un auditoire trié avec soin,
la tragédie de _Moïse_, essai dramatique du grand écrivain; c'était
l'époque aussi où M. de Chateaubriand faisait confidence de quelques
pages de ses Mémoires secrets à quelques-uns de ses contemporains
d'élite dans le salon ouvert à un seul battant de son amie; on
invitait à ces solennités un aussi grand nombre de privilégiés que
l'exiguïté de l'appartement en pouvait contenir. Jamais première
répétition d'une pièce attendue comme un événement sur la scène ne
fut aussi briguée que la faveur d'assister à ces répétitions de la
gloire devant les représentants présumés de la postérité; les femmes
y étaient en plus grand nombre que les hommes, car les femmes
étaient le véritable public de M. de Chateaubriand: il avait joui du
coeur, de l'imagination, de l'oreille et de la piété des femmes
pendant un demi-siècle, les femmes devaient l'en récompenser dans sa
vieillesse. Elles lui cachaient, par un rideau pieux de beautés, de
sourires, de caresses, de culte, l'approche de la mort et le
jugement beaucoup moins féminin de la postérité. L'amour et la
religion, ces deux idolâtries de leur coeur, avaient en lui leur
représentant dans un même homme. La politique, dans laquelle il
avait joué un rôle important depuis la restauration des Bourbons,
lui payait aussi alors ce qu'il appelait ses disgrâces de cour en
popularité; ce n'était que des semblants d'opposition libérale
affichés pour décorer sa retraite, mais ces dehors de grand homme
persécuté lui attiraient à la fois le respect de l'aristocratie, la
reconnaissance de l'Église, l'enthousiasme confidentiel des jeunes
républicains. Nul homme n'a plus soigné les couleurs de sa robe de
chambre afin de se présenter à la mort comme un apôtre pour les
chrétiens, comme un chevalier pour les royalistes, comme un tribun
de l'avenir pour les républicains les plus avancés. Il touchait à
ses années de grâce; on ne lui demandait pas d'expliquer ces trois
rôles contradictoires; on était convenu de le laisser mourir en
sphinx sans lui demander son mot. Ce vrai mot était personnalité du
génie; il voulait être en règle avec le passé par la religion, avec
le présent par l'aristocratie du faubourg Saint-Germain, avec
l'avenir démocratique par ses pressentiments de république. M. de
Chateaubriand était un génie, mais c'était aussi un rôle plus qu'un
homme; il lui fallait plusieurs costumes devant la postérité. Ses
_Mémoires d'outre-tombe_, qu'il écrivait alors, avaient une page
pour un parti, un revers de page pour l'autre: livre-Janus qui
louche à force de vouloir regarder trop d'horizons à la fois.
Mieux valait confesser son scepticisme que de confesser des
croyances si contradictoires. Il est permis à un vieillard d'être
détrompé, mais jamais d'être comédien devant la mort. Le scepticisme
politique est un aveu de plus du néant de la vie; cet aveu est une
douleur de l'esprit, mais il n'est pas une offense à la vérité.
Mieux vaut dire: Je doute, que de dire: Je mens.