XIII

Elle me reçut en homme attendu depuis dix ans; un mot d'elle sur moi

courait Paris et venait de m'être répété par Ballanche, son

confident. Ce mot me prédisposait par amour-propre à l'adoration

pour cette beauté qui illuminait encore d'une lueur refroidie la

moitié de l'espace que sa vie avait laissé derrière elle.

--«Comment désirez-vous, lui demandait Ballanche, vous lier avec M.

de Lamartine, vous l'idole de M. de Chateaubriand, qui n'aime pas ce

jeune homme?--Cela est vrai, dit-elle à Ballanche, M. de

Chateaubriand est mon ami, mais de Lamartine est mon......»

La convenance plus que la modestie m'empêche d'écrire le mot qui

sortit de ses lèvres; le mot était trop adulateur pour qu'il puisse

sortir de ma plume. C'était une de ces coquetteries de conversation

dont on désire que l'écho aille chatouiller indirectement le coeur

d'un homme.

À notre première entrevue je fus timide; elle fut naturelle,

gracieuse, adroite de simplicité; mon impression fut un attrait

doux, qui n'éblouit pas, mais qui attire: clair de lune qui rappelle

un jour de splendide été.

C'était l'époque où madame Récamier, cherchant à amuser l'inamusable

M. de Chateaubriand avec les hochets de sa propre gloire, faisait

lire chez elle devant lui, et devant un auditoire trié avec soin,

la tragédie de _Moïse_, essai dramatique du grand écrivain; c'était

l'époque aussi où M. de Chateaubriand faisait confidence de quelques

pages de ses Mémoires secrets à quelques-uns de ses contemporains

d'élite dans le salon ouvert à un seul battant de son amie; on

invitait à ces solennités un aussi grand nombre de privilégiés que

l'exiguïté de l'appartement en pouvait contenir. Jamais première

répétition d'une pièce attendue comme un événement sur la scène ne

fut aussi briguée que la faveur d'assister à ces répétitions de la

gloire devant les représentants présumés de la postérité; les femmes

y étaient en plus grand nombre que les hommes, car les femmes

étaient le véritable public de M. de Chateaubriand: il avait joui du

coeur, de l'imagination, de l'oreille et de la piété des femmes

pendant un demi-siècle, les femmes devaient l'en récompenser dans sa

vieillesse. Elles lui cachaient, par un rideau pieux de beautés, de

sourires, de caresses, de culte, l'approche de la mort et le

jugement beaucoup moins féminin de la postérité. L'amour et la

religion, ces deux idolâtries de leur coeur, avaient en lui leur

représentant dans un même homme. La politique, dans laquelle il

avait joué un rôle important depuis la restauration des Bourbons,

lui payait aussi alors ce qu'il appelait ses disgrâces de cour en

popularité; ce n'était que des semblants d'opposition libérale

affichés pour décorer sa retraite, mais ces dehors de grand homme

persécuté lui attiraient à la fois le respect de l'aristocratie, la

reconnaissance de l'Église, l'enthousiasme confidentiel des jeunes

républicains. Nul homme n'a plus soigné les couleurs de sa robe de

chambre afin de se présenter à la mort comme un apôtre pour les

chrétiens, comme un chevalier pour les royalistes, comme un tribun

de l'avenir pour les républicains les plus avancés. Il touchait à

ses années de grâce; on ne lui demandait pas d'expliquer ces trois

rôles contradictoires; on était convenu de le laisser mourir en

sphinx sans lui demander son mot. Ce vrai mot était personnalité du

génie; il voulait être en règle avec le passé par la religion, avec

le présent par l'aristocratie du faubourg Saint-Germain, avec

l'avenir démocratique par ses pressentiments de république. M. de

Chateaubriand était un génie, mais c'était aussi un rôle plus qu'un

homme; il lui fallait plusieurs costumes devant la postérité. Ses

_Mémoires d'outre-tombe_, qu'il écrivait alors, avaient une page

pour un parti, un revers de page pour l'autre: livre-Janus qui

louche à force de vouloir regarder trop d'horizons à la fois.

Mieux valait confesser son scepticisme que de confesser des

croyances si contradictoires. Il est permis à un vieillard d'être

détrompé, mais jamais d'être comédien devant la mort. Le scepticisme

politique est un aveu de plus du néant de la vie; cet aveu est une

douleur de l'esprit, mais il n'est pas une offense à la vérité.

Mieux vaut dire: Je doute, que de dire: Je mens.

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 17 / 215 题