Nous parlâmes d'autre chose; je fus dix ans sans revoir madame
Récamier.
À mon retour à Paris, en 1829, ces dix années avaient non pas
détruit, mais transformé la célébrité de cette femme. Aimée d'un
grand écrivain, ce grand écrivain l'avait transportée avec lui dans
l'empyrée des lettres et de la gloire; elle avait ce qu'on appelle
un salon; ce salon était un sanctuaire plutôt qu'une exposition
d'esprit et de célébrités, un culte plutôt qu'une cour. Quelques
rares privilégiés de la société, de l'aristocratie, de la politique
et de la littérature, y étaient admis. Le grand homme de style qui
régnait dans ce coeur et dans ce salon ne m'était pas favorable,
bien que je sois le seul des poëtes et des politiques de son siècle
auquel il adresse de magnifiques éloges posthumes dans ses Mémoires
destinés à la postérité. Il m'avait proscrit, autant qu'il était en
lui, de la faveur des cours pendant qu'il était ministre et que
j'étais, moi, relégué dans les rangs subalternes de la diplomatie;
s'il avait pu me proscrire de la scène du monde il l'aurait fait, je
n'en doute pas. C'était une faiblesse et une injustice. Je
l'admirais passionnément, non comme homme, mais comme génie; j'étais
trop petit pour porter aucune ombre sur sa trace; mais, soit que
madame Récamier se souvînt de notre rencontre muette chez la
duchesse de Devonshire, soit qu'elle fût flattée de produire un nom
naissant de plus aux yeux de son cénacle dans son salon, elle me fit
allécher par tant de grâces indirectes que je ne pus me refuser,
malgré mon éloignement pour les _camarillas_ lettrées ou politiques,
à me laisser présenter à elle dans ce couvent de l'Abbaye-aux-Bois,
où je devais plus tard suivre le convoi indigent du pauvre
Ballanche.