XI

Je restais en face de cette figure, immobile, étonné, ravi, attiré

plus qu'enflammé. C'était une de ces impressions telles qu'on devait

en éprouver quand les êtres surnaturels, les visions, ce qu'on

appelle les anges, apparaissaient encore aux regards des habitants

de la terre. On est ravi, on n'est pas troublé. Une atmosphère calme

apportée du ciel enveloppe ces apparitions de la grâce d'en haut. On

sent un culte, on ne sent pas un amour: l'amour est un feu, ceci

n'est qu'une splendeur.

Telle était mon impression silencieuse pendant l'entretien à demi

voix des deux femmes. Cet entretien _aparté_ se prolongeait un peu

plus que la bienséance ordinaire ne l'autorise, le pied sur le seuil

entre les deux portes. J'entrevoyais bien que la belle visiteuse,

tout en ayant l'air de se retirer modestement devant un nouveau

venu, n'était pas fâchée d'être contemplée à loisir par un

admirateur de plus, dont l'enchantement ne pouvait lui échapper tout

entier, malgré la discrétion de mon attitude et la distraction

affectée de mon coup d'oeil. Enfin elle s'évanouit, ou plutôt elle

se glissa comme une ombre hors de la chambre, sans que son pas de

sylphide fît le moindre bruit sur le tapis.

La duchesse se rapprocha du feu.

--«Quelle est donc, lui dis-je avec l'accent d'un étonnement

contenu, la personne qui vient de sortir de chez vous? Ce doit être

une étrangère, car comment une pareille figure existerait-elle en

France sans que son nom la devançât partout comme une célébrité, et

sans que je l'eusse jamais aperçue dans les salons ou dans les

spectacles de Paris?

--Comment! me répondit la duchesse de Devonshire, vous ne la

connaissez pas?

--Non, repris-je; si je l'avais rencontrée je ne l'aurais jamais

oubliée.

--Eh! me dit-elle, c'est madame Récamier!

--Madame Récamier! m'écriai-je. Ah! maintenant je comprends

l'émotion que cette céleste figure a donnée au monde dans sa fleur,

et tout ce qui m'étonne c'est que cette émotion ne se prolonge pas

jusque dans sa maturité! Je n'ai jamais rien vu d'aussi angélique

sur la boue de Paris. J'ai été souvent plus incendié par une beauté

de femme, jamais plus ravi. Heureux les hommes qui sont assez âgés

pour avoir vu fleurir ce visage de seize ans! Quelle impression ne

devait pas faire cette éclosion, puisque l'épanouissement a de tels

prestiges?

--Voulez-vous que je vous présente à elle? me demanda la duchesse

son amie.

--Non, lui dis-je, il ne faut pas se familiariser avec les visions

célestes pour ne rien perdre de leur éblouissement; les yeux de tout

un monde ont passé sur cette figure, cent hommes célèbres lui ont

porté leur encens. Je suis trop jeune encore pour la voir avec

indifférence; elle a été trop adorée pour ne pas être blasée

d'enthousiasmes. J'aime mieux garder le mien froid et spéculatif

dans mon imagination que de le voir évaporé en vain devant une idole

distraite et saturée d'encens. Cette femme est une relique qu'on ne

voit qu'à travers le cristal du reliquaire. Mais quelle n'a pas dû

être l'impression de cette femme idolâtrée sur les yeux de la France

et de l'Europe, quand elle apparut, à seize ans, au milieu de Paris

encore souillé de sang et muet de terreur, comme une Iris messagère

des dieux apaisés, venant rapporter leur sourire à la terre? Que

j'aurais voulu la voir alors, et qu'heureux sont les yeux qui se

rafraîchirent et s'enivrèrent de son premier rayonnement!

--Je l'ai vue alors à son voyage en Angleterre, me dit la duchesse;

mais il n'y a ni pinceau, ni plume, ni parole qui puissent

ressusciter cette apparition. Quand je vous aurai dit des yeux bleu

de mer azurés jusqu'à la nuit par l'ombre des voiles; des cheveux de

fils de la Vierge brunis au feu du soleil; des joues de pêche

veloutée dont le velours renaissait tous les matins comme pour

tamiser le jour sur une peau d'enfant; des couleurs nuancées et

fondues où le blanc et le rose ne formaient qu'une teinte; un regard

qui s'ouvrait et se refermait sous des cils ruisselants d'ombre ou

de lumière; des lèvres où la langueur pensive ou la joie épanouie

donnait toutes les inflexions de l'âme; un sourire qui caressait

l'air; une taille ni grande ni petite, mais qui, par sa

flexibilité, se prêtait à la majesté autant qu'à la grâce; une

démarche de reine ou de bergère tour à tour; un étonnement de

l'impression qu'elle faisait partout, comme si les regards de la

foule eussent été autant de miroirs qui lui répercutaient sa figure

et qui la faisaient rougir de sa miraculeuse beauté; les pas qu'elle

entraînait sur sa trace; les murmures d'admiration qui s'élevaient à

sa vue; les exclamations mal contenues; les femmes charmées, mais

jalouses; les hommes attirés, mais contenus par le respect de tant

d'innocence sous tant d'enivrements; quand je vous aurai dit tout

cela, je ne vous aurai rien peint de visible à votre imagination. La

beauté comme celle de madame Récamier alors est comme un mystère: il

faut y croire et ne pas le voir: il veut la foi. Voyez-la dans

l'impression qu'elle a faite sur la France et sur l'Angleterre au

moment où vivait madame Tallien, où resplendissait mon amie Georgina

Spencer, où je brillais moi-même d'un éclat emprunté à ma famille, à

mon rang, à ma fortune; où l'Europe avait bien autre chose à faire

que de s'arrêter devant une femme de dix-huit ans. L'Europe

s'arrêtait devant madame Récamier!»

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 15 / 215 题