Quant à la personne elle-même, je n'essayerai pas d'en faire le
portrait. Aucun peintre n'a pu trouver des lignes et des couleurs
pour le reproduire; la nature en elle a défié le pinceau de David,
de Girodet, de Proudhon, de Gérard, de Camucini; le ciseau de Canova
y a échoué. Dans ces visages, où la physionomie est tout, la beauté
est justement ineffable, elle est un mystère comme tout ce qui est
infini; elle ne résulte pas de tels ou tels délinéaments des traits,
mais de lignes imperceptibles, de combinaisons insaisissables,
d'harmonies latentes, quoique parlantes, qu'il est impossible de
copier. La beauté, dans ces visages, est une énigme: l'amour seul
peut la deviner; l'art n'y peut que confesser son impuissance.
Heureuses les femmes qui n'ont point de portraits; c'est qu'elles
sont au-dessus de l'art!
X
Telle m'apparut dans ce coup d'oeil la femme qui causait en se
retirant avec la duchesse de Devonshire; à peine eus-je le temps de
voir, comme on voit des groupes d'étoiles dans un ciel de nuit, un
front mat, des cheveux bais, un nez grec, des yeux trempés de la
rosée bleuâtre de l'âme, une bouche dont les coins mobiles se
retiraient légèrement pour le sourire ou se repliaient gravement
pour la sensibilité; des joues ni fraîches ni pâles, mais émues
comme un velours où court le perpétuel frisson d'un air d'automne;
une expression qui appelait à soi non le regard, mais l'âme tout
entière; enfin une bonté qui est l'achèvement de toute beauté
réelle, car la beauté qui n'est pas par-dessus tout bonté est un
éclat, mais elle n'est pas un attrait. L'attrait était le caractère
dominant et magique de cette figure; le regard s'y collait comme le
fer à l'aimant; c'était une physionomie aimantée: elle aurait enlevé
une enclume au ciel.
La taille n'était ni élevée ni petite; on ne songeait pas à la
mesurer, mais à l'admirer; elle paraissait à volonté grande ou
petite; elle avait autant d'harmonie que le visage. Elle n'était
plus très-jeune à cette époque, mais on ne songeait pas non plus à
demander son âge. Elle avait aux yeux l'âge qu'on voulait, car les
âges étaient réunis dans ses traits: grâce d'enfant, gravité noble
d'âge mûr, mélancolie du soir, sérénité d'immortalité, tout y était
selon le pli de lèvres ou de sourcils que donnait la conversation au
visage; comme dans les instruments bien accordés le mode change le
ton, le mouvement changeait l'impression. On ne pouvait pas dire non
plus à quel âge on l'aurait mieux aimée, car chacune des années
qu'elle avait traversées semblait avoir laissé une beauté propre à
la saison de la vie qui apporte et remporte quelque chose à la
femme; en sorte qu'on ne voyait pas en elle une date, mais une
permanence de la beauté accomplie.
Son costume faisait aux yeux partie de sa personne; il ne la parait
pas, il la vêtissait; on voyait qu'elle n'y avait pas songé, ou, si
elle y avait songé, elle n'avait eu en vue que de la faire
entièrement oublier ou de la confondre avec elle-même dans un tel
accord de forme et de couleurs que sa robe et elle ne fissent qu'un
dans le regard. La parfaite harmonie, c'était en tout le caractère
de cette femme harmonique. Elle portait ce jour-là, et je l'ai
presque toujours vue depuis, une robe à plis flottants de soie
grise, nouée par une ceinture noire et montant en chaste tunique
jusqu'à son cou; ses souliers de soie sombre disparaissaient sous
les bords un peu traînants de sa robe; un châle oriental de couleur
blanche recouvrait ses épaules et serrait sous une contraction de
ses coudes sa taille élancée; un chapeau de paille de Florence aux
larges ailes flottantes ombrageait sa tête, contrastant par sa
nuance légèrement dorée avec le blond sombre de ses cheveux et avec
les tons marbrés du front et des joues; elle roulait dans une de ses
mains les bouts d'un large ruban puce qui descendait comme de la
gance d'un chapeau de berger jusqu'à sa ceinture.
Ce costume semblait être tombé des doigts distraits de la Mode tout
exprès pour une personne de cet âge; l'art de la femme alors est de
s'effacer de peur que sa parure ne l'efface; heure du demi-jour
dans les soirs d'automne où l'on n'allume pas encore la lampe pour
jouir de ce qu'on appelle familièrement de _l'entre chien et loup_
du jour mourant.