IX

Quant à la personne elle-même, je n'essayerai pas d'en faire le

portrait. Aucun peintre n'a pu trouver des lignes et des couleurs

pour le reproduire; la nature en elle a défié le pinceau de David,

de Girodet, de Proudhon, de Gérard, de Camucini; le ciseau de Canova

y a échoué. Dans ces visages, où la physionomie est tout, la beauté

est justement ineffable, elle est un mystère comme tout ce qui est

infini; elle ne résulte pas de tels ou tels délinéaments des traits,

mais de lignes imperceptibles, de combinaisons insaisissables,

d'harmonies latentes, quoique parlantes, qu'il est impossible de

copier. La beauté, dans ces visages, est une énigme: l'amour seul

peut la deviner; l'art n'y peut que confesser son impuissance.

Heureuses les femmes qui n'ont point de portraits; c'est qu'elles

sont au-dessus de l'art!

X

Telle m'apparut dans ce coup d'oeil la femme qui causait en se

retirant avec la duchesse de Devonshire; à peine eus-je le temps de

voir, comme on voit des groupes d'étoiles dans un ciel de nuit, un

front mat, des cheveux bais, un nez grec, des yeux trempés de la

rosée bleuâtre de l'âme, une bouche dont les coins mobiles se

retiraient légèrement pour le sourire ou se repliaient gravement

pour la sensibilité; des joues ni fraîches ni pâles, mais émues

comme un velours où court le perpétuel frisson d'un air d'automne;

une expression qui appelait à soi non le regard, mais l'âme tout

entière; enfin une bonté qui est l'achèvement de toute beauté

réelle, car la beauté qui n'est pas par-dessus tout bonté est un

éclat, mais elle n'est pas un attrait. L'attrait était le caractère

dominant et magique de cette figure; le regard s'y collait comme le

fer à l'aimant; c'était une physionomie aimantée: elle aurait enlevé

une enclume au ciel.

La taille n'était ni élevée ni petite; on ne songeait pas à la

mesurer, mais à l'admirer; elle paraissait à volonté grande ou

petite; elle avait autant d'harmonie que le visage. Elle n'était

plus très-jeune à cette époque, mais on ne songeait pas non plus à

demander son âge. Elle avait aux yeux l'âge qu'on voulait, car les

âges étaient réunis dans ses traits: grâce d'enfant, gravité noble

d'âge mûr, mélancolie du soir, sérénité d'immortalité, tout y était

selon le pli de lèvres ou de sourcils que donnait la conversation au

visage; comme dans les instruments bien accordés le mode change le

ton, le mouvement changeait l'impression. On ne pouvait pas dire non

plus à quel âge on l'aurait mieux aimée, car chacune des années

qu'elle avait traversées semblait avoir laissé une beauté propre à

la saison de la vie qui apporte et remporte quelque chose à la

femme; en sorte qu'on ne voyait pas en elle une date, mais une

permanence de la beauté accomplie.

Son costume faisait aux yeux partie de sa personne; il ne la parait

pas, il la vêtissait; on voyait qu'elle n'y avait pas songé, ou, si

elle y avait songé, elle n'avait eu en vue que de la faire

entièrement oublier ou de la confondre avec elle-même dans un tel

accord de forme et de couleurs que sa robe et elle ne fissent qu'un

dans le regard. La parfaite harmonie, c'était en tout le caractère

de cette femme harmonique. Elle portait ce jour-là, et je l'ai

presque toujours vue depuis, une robe à plis flottants de soie

grise, nouée par une ceinture noire et montant en chaste tunique

jusqu'à son cou; ses souliers de soie sombre disparaissaient sous

les bords un peu traînants de sa robe; un châle oriental de couleur

blanche recouvrait ses épaules et serrait sous une contraction de

ses coudes sa taille élancée; un chapeau de paille de Florence aux

larges ailes flottantes ombrageait sa tête, contrastant par sa

nuance légèrement dorée avec le blond sombre de ses cheveux et avec

les tons marbrés du front et des joues; elle roulait dans une de ses

mains les bouts d'un large ruban puce qui descendait comme de la

gance d'un chapeau de berger jusqu'à sa ceinture.

Ce costume semblait être tombé des doigts distraits de la Mode tout

exprès pour une personne de cet âge; l'art de la femme alors est de

s'effacer de peur que sa parure ne l'efface; heure du demi-jour

dans les soirs d'automne où l'on n'allume pas encore la lampe pour

jouir de ce qu'on appelle familièrement de _l'entre chien et loup_

du jour mourant.

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 14 / 215 题