D'un pas à la fois nonchalant, mais élastique sur le tapis, elle
tourna autour du fauteuil de la duchesse pour se rapprocher de la
porte. Cette grâce du mouvement, ce pas cadencé, tout créole ou tout
oriental, contrastaient tellement avec la vivacité un peu turbulente
des femmes de Paris que j'en conclus sur-le-champ que cette belle
personne était étrangère.
La duchesse se leva pour la retenir par une douce violence de
politesse; elles causèrent un instant debout, à pied levé et à demi
voix, dans la pénombre du rideau, entre la fenêtre et la porte.
La voix, ce timbre de l'âme, m'émut plus encore que la beauté. Les
clochettes fêlées de métal mêlé d'argent qui chantent au cou des
reines du troupeau dans les pâturages sonores, sous la voûte des
sapins, dans le haut Jura, ne vibrent pas plus mélodieusement aux
oreilles que cette voix plus musicale que la musique. Elle ne
parlait qu'amitié; je me figurais ce que ferait une telle voix si
elle parlait ou si elle avait jamais parlé d'amour! Un frisson en
courut sur ma peau; j'étais encore jeune, et le souvenir d'une voix
pareille, depuis peu à jamais éteinte, ajoutait à mon émotion; cette
voix faisait tinter les dents comme les touches d'ivoire d'un
clavier mouillé par les lèvres; on l'entendait au fond de la
poitrine. Peu importaient les paroles; le timbre parlait de
lui-même: c'était une âme répandue dans l'air qui vous caressait de
sons.