IV

J'avais entendu parler toute ma vie de l'incomparable beauté de

madame Récamier; une parente de ma mère, qui vivait à Paris dans la

familiarité intime de M. Récamier, m'avait fait cent fois le portrait

de cette idole vivante. Mon imagination s'était idéalisé cette figure.

Cette parente me disait qu'elle ressemblait beaucoup à ma mère lorsque

ma mère avait seize ans. Je connaissais par ses récits tous les

détails de l'intérieur de Clichy, cette Paphos de cette divinité, ce

sanctuaire où toute l'Europe élégante en 1800 allait s'enivrer de la

vue de Juliette; son visage, ses expressions, ses formes, son costume,

ses poses, ses langueurs, ses évanouissements pittoresques à une

certaine heure de la soirée, où elle défaillait entre les bras de ses

femmes, où on l'emportait toute vêtue sur son lit antique, où elle

revenait à elle au parfum des eaux de senteur ruisselant sur ses

blonds cheveux dénoués, et où les convives de la soirée défilaient

ravis devant tant de charmes, attendris par tant de défaillances,

mignardises de l'adolescence, de l'amour et de la mort. Cette scène

d'évanouissement, qui se renouvelait presque tous les soirs de grande

réunion à Clichy, à une heure avancée de la soirée, n'était pas une

coquetterie de la jeune maîtresse de ce beau lieu, c'était un

prétexte suscité par la mère et par le mari de madame Récamier pour

dérober la jeune femme à l'empressement insatiable de la foule

importune de ses admirateurs; elle était trop naïve pour jouer

d'elle-même ces agaceries, mais il fallait l'emporter sur les bras des

familiers de la maison pour laisser le voile de ses rideaux entre elle

et un monde insatiable de tant d'attraits. On aurait dévoré sa

jeunesse en quelques semaines de curiosité passionnée. Elle devait

rester jeune jusqu'à la mort. Sa mission était un éternel _sursum

corda_ des yeux et de l'imagination de son siècle.

V

Ce ne fut qu'en 1822 que j'eus le hasard heureux de la voir; voici

comment.

En passant un jour à Paris pour aller de Rome à Londres, j'appris

que la duchesse de Devonshire était elle-même à Paris, à l'hôtel

Meurice, allant en sens inverse de Londres à Rome.

La duchesse de Devonshire, seconde femme et veuve alors du duc de

ce nom, était elle-même naguère la femme la plus belle et maintenant

la plus opulente, la plus lettrée et la plus _mécénienne_ de

l'Europe. Ses aventures, vraies ou imaginaires, avaient eu en

Angleterre le retentissement du roman et l'étrangeté du mystère. Son

nom de famille était Élisabeth Harvey; elle était soeur du duc de

Bristol, homme d'une grande distinction de naissance et d'esprit.

Une amitié passionnée unissait dès leur adolescence lady Élisabeth

Harvey à la première duchesse de Devonshire; cette première femme du

duc de Devonshire était sans scrupules, femme de bruit, de passion,

de beauté, de talent, de poésie et de politique. Elle n'avait pas

d'enfant de son mari; cette stérilité menaçait de laisser sans

héritier direct l'immense fortune et le nom princier de la maison de

Devonshire; elle résolut, dit-on, de devoir à l'intrigue ce qu'elle

ne pouvait obtenir de la nature. Sa jeune amie, devenue lady

Élisabeth Forster, vivait en tiers avec elle dans le palais du duc;

l'épouse complaisante favorisa les amours de son mari et de son

amie; elle feignit d'accoucher d'un fils; ce fils supposé passait

pour être le fruit du commerce concerté d'Élisabeth Forster avec le

duc de Devonshire. La première duchesse mourut sans révéler le

secret; le vieux duc épousa la mère de son fils, en sorte que

l'enfant supposé était en réalité le fils du vieux duc et de la

nouvelle duchesse de Devonshire; seulement cette naissance était

anticipée et illégitime.

Les bruits de cette illégitimité parvinrent aux oreilles des

véritables héritiers du nom et de la fortune de Devonshire; on

menaça le père, la mère et le fils d'un procès; les témoignages

domestiques abondaient; des scandales si compliqués auraient fait

une explosion déplorable dans l'aristocratie anglaise. Le vieux duc

mourut en se taisant encore; le jeune duc, fils présumé de la belle

Élisabeth, avait une délicatesse de conscience et d'honneur qui ne

lui permettait pas de se substituer sciemment aux droits des

héritiers légitimes.

Un arrangement intervint: le jeune duc prit l'engagement écrit de ne

jamais se marier et de remettre ainsi, après une jouissance purement

personnelle et viagère, ses immenses biens de famille aux véritables

héritiers; il fut fidèle à cette promesse: ce fut la cause de son

éternel célibat. Sa vraie mère, Élisa Forster, devenue duchesse

douairière de Devonshire, jouissait d'un douaire immense; sa beauté,

dont on voyait les vestiges, se lisait encore dans la délicatesse

transparente de ses traits; son esprit était tourné aux grandes

choses, politique, arts, littérature; sa fortune, toute consacrée

aux artistes, lui donnait le rôle d'un Mécène européen à Londres, à

Paris, à Rome. Elle habitait Rome; son palais était une cour de

distinction en tout genre: hommes d'État, poëtes, écrivains,

peintres, sculpteurs, savants de toutes les nations s'y réunissaient

à toute heure. Le plus assidu et le plus cher de ses familiers était

le cardinal Consalvi, le plus fénelonien des hommes, l'ami plus que

le ministre de Pie VII; elle adorait ce cardinal; il influençait par

elle la cour de Saint-James, elle gouvernait par lui Rome et les

beaux-arts, cette royauté de l'étude. Leur intimité allait jusqu'à

faire supposer entre eux une union plus intime par un mariage

secret; le cardinal n'était point lié aux Ordres. Elle passait pour

avoir abjuré entre ses mains le protestantisme et pour pratiquer en

secret le catholicisme. Rien de tout cela n'est avéré; ce sont de

ces bruits qui s'élèvent des apparences autour des hommes ou des

femmes célèbres; la tombe même ne dit pas tout après leur mort: le

ciel sait plus de secrets encore que la terre.

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 10 / 215 题