Et pourquoi tenez-vous tant, nous dira-t-on, à ce que madame
Récamier laisse une trace personnelle au milieu de ces innombrables
événements et de ces innombrables personnages qui ont rempli de
Mémoires plus historiques la première moitié de ce dix-neuvième
siècle, le siècle de la France? Madame Récamier ne fut ni un
événement, ni un personnage, ni un grand fait, ni une grande idée,
ni même un grand talent, ni surtout une grande puissance, dans cette
foule de choses et d'individualités qui encombrent l'histoire de ces
soixante ans.
Cela est vrai; mais elle y fut plus qu'une grande chose, qu'un grand
talent, qu'un grand événement, qu'une grande puissance; elle y fut
un grand éblouissement des yeux, elle y fut un long enivrement des
coeurs, elle y fut une grande puissance de la nature; elle y fut la
_beauté_!!!
La beauté est la royauté de la nature, peu importe qu'elle soit
née, comme Cléopâtre, sur un trône, ou, comme la Vénus antique, de
l'écume de l'onde, ou, comme lady Hamilton, de la lie des vices; dès
qu'elle paraît elle règne; dès qu'elle sourit elle enchaîne; que
l'on soit Phidias, Raphaël, Dante, Pétrarque, César, Nelson, lord
Byron, Bonaparte, Chateaubriand, elle consume Phidias de la passion
de reproduire le beau dans le marbre; elle divinise Raphaël sous le
regard de la _Fornarina_, et elle le fait mourir, comme le phénix,
dans la flamme de deux beaux yeux; elle allume à douze ans dans le
Dante un foyer inextinguible d'un seul rayon de sa _Béatrice_; elle
sanctifie Pétrarque dans la mystique adoration de Laure; elle arrête
d'une caresse, en Égypte, ce César que ni l'Italie, ni la Grèce, ni
l'Afrique, ni l'Espagne n'avaient la puissance d'arrêter; elle
corrompt Nelson dans les délices de Naples et contre-balance dans le
coeur de son héros la gloire de Trafalgar; elle fait oublier, à
Ravenne, la poésie à lord Byron dans la contemplation de cette
poésie vivante qu'on appelle la _Guicioli_; elle fait oublier à
Chateaubriand son ambition, son égoïsme et sa vieillesse dans le
rayonnement déjà amorti de Juliette. Voilà la beauté, voilà sa
puissance, voilà son mystère, voilà sa divinité! Ne cherchez pas
d'autre titre à l'intérêt qui s'attache au nom de Juliette dans ce
siècle et qui la suivra plus loin que son siècle; elle fut la
beauté! elle fut la femme rayonnante et attrayante; elle fut la
Vénus sans ciel, la Cléopâtre sans couronne, la Fornarina sans
faute, la Béatrice sans rêve, la Laure sans platonisme mystique, la
lady Hamilton sans vices, la Guicioli sans larmes, hélas! et
peut-être aussi sans amour! L'amour est le seul enchantement qui
manque à cette femme. Pas assez femme et trop déesse, elle fut
Juliette Récamier. Elle posa involontairement, pendant trente ans,
comme un divin modèle d'atelier voilé, devant tous les yeux et
devant tous les coeurs de deux générations d'adorateurs
enthousiastes, mais désintéressés de sa possession; elle fut statue
et jamais amante; elle resta intacte sur son piédestal au milieu de
l'encens qui fumait et des bras tendus pour la recevoir; elle n'en
descendit qu'au tombeau. Que serait-ce si elle avait aimé? Mais
soyons justes et compatissants; si elle ne descendit jamais de ce
socle virginal dans les bras d'un Pygmalion, ce ne fut pas, dit-on,
la faute de son coeur, ce fut la faute de la nature. Son lot fut
d'enthousiasmer les désirs, jamais de les assouvir. On ne l'adora
pas moins, on la plaignit davantage. Il y avait un mystère dans sa
beauté; ce mystère la condamnait à l'éternelle pureté du marbre; ce
mystère ajoutait à la perpétuelle adoration pour cette femme. Aucun
homme en la contemplant ne pouvait être jaloux d'un autre homme; on
jouissait de ne pas savoir possédé par un autre ce que nul mortel ne
pouvait jamais espérer pour soi. Tous se disaient: Si elle pouvait
avoir une préférence ce serait peut-être pour moi; car tous
croyaient seuls l'aimer assez pour obtenir ce miracle. C'est cette
pureté inaltérable qui a permis à une femme d'écrire les _Souvenirs_
de cette femme. Dans cette statue de la Pudeur il n'y avait pas un
charme à voiler; une mère de famille pouvait déshabiller cette
vierge.