L'un traduit Shakespeare, et restitue à la France, dans un livre de

sagace peinture et d'érudition élégante, «la Normandie inconnue».

L'autre publie une série d'ouvrages solides et exquis, pleins d'une

émotion vraie, d'une bonté pénétrante, d'une haute compassion. Ce

jeune homme est tout simplement un grand écrivain. Comme tous les

puissants et abondants esprits, il produit vite, mais il couve

longtemps, avec la féconde paresse de la gestation; il a cette

préméditation que recommande Horace, et qui est la source des

improvisations durables. Son début dans le conte visionnaire (1856)

est un chef-d'oeuvre. Il le dédie à Voltaire, et, détail qui montre la

magnifique envergure de ce jeune esprit, il eût pu en même temps le

dédier à Dante. Il a l'ironie comme Arouet et la foi comme Alighieri.

Son début au théâtre (1859) est un chef-d'oeuvre aussi, mais un

chef-d'oeuvre petit, un badinage de penseur, vivant, fuyant, rapide,

inoubliable, comédie légère et forte qui a la fragilité apparente des

choses ailées.

Ce jeune homme, pour qui le voit de près, semble toujours au repos, et

il est toujours en travail. C'est le nonchalant infatigable. Du reste,

il a autant de facultés qu'il fait d'efforts; il entre dans le roman,

c'est un maître; il aborde le théâtre, c'est un poëte; il se jette

dans les mêlées de la polémique, c'est un journaliste éclatant. Dans

ces trois régions, il est chez lui.

Toute son oeuvre est mêlée, c'est-à-dire une. Et c'est encore la loi

des intelligences planantes, lesquelles voient tout l'horizon. Pas

de cloison dans cet esprit; ou rien que des cloisons apparentes. Ses

romans sont des tragédies; ses comédies sont des élégies, et elles

sont tristes, ce qui ne les empêche pas d'être joyeuses; versement de

la raillerie dans la mélancolie et de la colère dans le sarcasme,

qui, de tout temps, d'Aristophane à Plaute et de Plaute à Molière, a

caractérisé l'art suprême. Rire, quel motif de pleurer! Ce jeune homme

est fait comme ces grands hommes. Il médite, et sourit; il médite,

et s'indigne. Par moments, son intonation moqueuse prend subitement

l'accent tragique. Hélas! la sombre gaieté des penseurs sanglote.

Pour ces causes et pour d'autres, ce jeune écrivain a dans le style

cet imprévu qui est la vie. L'inattendu dans la logique, c'est le

souverain secret des écrivains supérieurs. On ne sait pas assez ce que

c'est que le style. Pas de grand style sans grande pensée. Le style

contient aussi nécessairement la pensée que le fruit contient la sève.

Qu'est-ce donc que le style? C'est l'idée dans son expression absolue,

c'est l'image sous sa figure parfaite; tout ce qu'est la pensée, le

style l'est; le style, c'est le mot fait âme; le style, c'est

le langage fait verbe. Otez le style, Virgile s'efface, Horace

s'évanouit, Tacite disparaît. On a de nos jours imaginé un barbarisme

curieux: «les stylistes». Il y a une trentaine d'années, une école

imbécile de critiques, oubliée aujourd'hui, faisait tous ses efforts

pour insulter le style, et l'appelait: «la forme». Quelle insulte!

_forma_, la beauté. La Vénus hottentote dit à la Vénus de Milo: Tu

n'as que la forme!

Les oeuvres succèdent aux oeuvres; après _la Bohême dorée, la Famille

tragique_; créations composées de divination et d'observation, où

l'ironie se décompose en pitié, où l'intérêt dramatique arrive parfois

à l'effroi, où l'intelligence se dilate en même temps que le coeur se

serre.

Toutes ces qualités, style, émotion, bonté d'écrivain, vertu de poëte,

dignité d'artiste, ce jeune homme les concentre et les condense dans

un grand livre, _les Hommes de l'exil_. Ce livre est un grand livre

politique, pourquoi? parce que c'est un grand livre littéraire. Qui

dit _littérature_, dit _humanité_. Ce livre, _les Hommes de l'exil_,

est une protestation et un défi; protestation soumise à Dieu, défi

jeté aux tyrans. L'âme est le personnage, l'exil est le drame; les

martyrs sont divers, le martyre est un; l'épreuve varie, les éprouvés,

non. Cette sévère peinture restera. Ce livre austère et tragique

est un livre d'amour; amour pour la vérité, pour l'équité, pour la

probité, pour la souffrance, pour le malheur, pour la grandeur; de là

une haine profonde contre ce qui est vil, lâche, injuste et bas. Ce

livre est implacable; pourquoi? parce qu'il est tendre.

Partout la justice, et partout la pitié; la belle âme exprimée par le

beau style; tel est ce jeune écrivain.

Ajoutons à ce don de la nature, le pathétique, un don de la solitude,

la philosophie.

Insistons sur cette philosophie. L'isolement développe dans les âmes

profondes une sagesse d'une espèce particulière, qui va au delà de

l'homme. C'est cette sagesse étrange qui a créé l'antique magisme.

Ce jeune homme, dans le désert de Jersey et dans le crépuscule de

Guernesey, est, comme les autres solitaires pensifs qui l'entourent,

atteint par cette sagesse. Une intuition presque visionnaire donne à

plusieurs de ses ouvrages, comme à d'autres oeuvres des hommes du

même groupe, une portée singulière; chose qu'on ne peut pas ne point

souligner, ce qui préoccupe ce jeune esprit, c'est ce qui préoccupe

aussi les vieux; à ce commencement de la vie où il semble qu'on a le

droit d'être uniquement absorbé par la préparation de soi-même, ce qui

inquiète ce penseur, lumineux et serein jusqu'à l'éclat de rire, mais

attendri, ce qui l'émeut et le tourmente, c'est le côté impénétrable

du destin; c'est le sort des êtres condamnés au cri ou au silence,

bêtes, plantes, de ce qu'on appelle l'animal, de ce qu'on appelle le

végétal; il lui semble voir là des déshérités; il se penche vers eux;

il constate qu'ils sont hors de la liberté, et presque de la lumière;

il se demande qui les a chassés dans cette ombre, et il oublie, en

se courbant sur ces bannis, qu'il est lui-même un exilé. Superbe

commisération, fraternité de l'être parlant pour les êtres muets,

noble augmentation de l'amour de l'humanité par la douceur envers

la création. Les vivants d'en bas, quelle énigme! _Inferi_, mot

mystérieux; les inférieurs. L'Enfer. Creusez le rêve des religions,

vous trouverez au fond la vérité. Seulement, les religions interposées

la défigurent par leur grossissement. Toute vie infernale, étant

une vie planétaire, est une vie passagère: la vie céleste seule est

éternelle.

IV

Ces deux frères sont comme le complément l'un de l'autre: l'aîné est

le rayonnant, le plus jeune est l'austère. Austérité aimable comme

celle d'un jeune Socrate. Sa présence est fortifiante; rien n'est sain

et rien n'est rassurant comme l'imperturbable aménité de l'ouvrier

content. Ce jeune exilé volontaire conserve, dans le désert où l'on

est pour jamais peut-être, les élégances de sa vie passée, et en même

temps il se met à la tâche; il veut construire, et il construit un

monument; il ne perd pas une heure, il a le respect religieux du

temps; ses habitudes sont à la fois parisiennes et monacales. Il

habite une chambre encombrée de livres. Au point du jour il entend

marcher au-dessus de sa tête, sur le toit de la maison, quelqu'un qui

travaille; c'est son père; ce pas le réveille; alors il se lève et

travaille aussi. Ce qu'il fait, on l'a vu plus haut, il traduit

Shakespeare; entreprise considérable. Il traduit Shakespeare; il

l'interprète, il le commente, il le fait accessible à tous; il taille

degré par degré dans la roche et dans le glacier on ne sait quel

vertigineux escalier qui aboutit à cette cime. On a bien raison

de dire que ces proscrits-là sont des ambitieux; celui-ci rêve la

familiarité avec les génies, il se dit: Je traduirai plus tard de la

même façon Homère, Eschyle, Isaïe et Dante. En attendant, il tient

Shakespeare. Conquête illustre à faire. Introduire Shakespeare en

France, quel vaste devoir! Ce devoir, il l'accepte; il s'y engage, il

s'y enferme; il sait que sa vie désormais sera liée par cette promesse

faite au nom de la France au grand homme de l'Angleterre; il sait

que ce grand homme de l'Angleterre est un des grands hommes du genre

humain tout entier, et que servir cette gloire, c'est servir la

civilisation même; il sait qu'une telle entreprise est impérieuse,

qu'elle sera exigeante et altière, et qu'une fois commencée elle ne

peut être ni interrompue ni abandonnée; il sait qu'il en a pour douze

ans; il sait que c'est là une autre cellule, et qu'il se condamne au

cloître, et que lorsqu'on entre dans un tel labeur, on y est muré;

il y consent, et, de même qu'il s'est exilé pour son père, il

s'emprisonne pour Shakespeare.

Sa récompense, c'est son effort même. Il a voulu traduire Shakespeare,

et, en effet, voilà Shakespeare traduit. Il a renouvelé l'effrayant

combat nocturne de Jacob; il ajouté avec l'archange, et son jarret n'a

pas plié. Il est l'écrivain qu'il fallait.

L'anglais de Shakespeare n'est plus l'anglais d'à présent; il a été

nécessaire de superposer à cet anglais du seizième siècle le français

du dix-neuvième, sorte de corps à corps des deux idiomes; la plus

redoutable aventure où puisse se hasarder un traducteur: ce jeune

homme a eu cette audace. Ce qu'il a entrepris de faire, il l'a fait.

Il importait de ne rien perdre de l'oeuvre énorme. Il a mis sur

Shakespeare la langue française, et il a réussi à faire passer, à

travers l'inextricable claire-voie de deux idiomes appliqués l'un sur

l'autre, tout le rayonnement de ce génie.

Pour cela, il a dû dépenser, à chaque phrase, à chaque vers, presque à

chaque mot, une inépuisable invention de style. Pour une telle oeuvre,

il faut que le traducteur soit créateur. Il l'a été.

Un écrivain qui prouve son originalité par une traduction, c'est

étrange et rare. Traduire ne lui suffit pas. Il bâtit autour de

Shakespeare, comme des contreforts autour d'une cathédrale, toute une

oeuvre à lui, oeuvre de philosophie, de critique, d'histoire. Il est

linguiste, artiste, grammairien, érudit. Il est docte et alerte;

toujours savant, jamais pédant. Il accumule et coordonne les

variantes, les notes, les préfaces, les explications. Il condense tout

ce qui est épars dans les environs de Shakespeare. Pas un antre de

cette caverne immense où il ne pénètre. Il fait des fouilles dans ce

génie.

V

Et c'est ainsi qu'après douze années de labeur, il fait à la France

don de Shakespeare. Les vrais traducteurs ont cette puissance

singulière d'enrichir un peuple sans appauvrir l'autre, de ne point

dérober ce qu'ils prennent, et de donner un génie à une nation sans

l'ôter à sa patrie.

Cette longue incubation se fait sans qu'il l'interrompe un seul jour.

Aucune solution de continuité, pas de relâche, aucune lacune, aucune

concession à la fatigue, toutes les aurores ramènent la besogne;

_nulla dies sine linea_; c'est là, du reste, la bonne loi des fiers

esprits. L'oeuvre qu'on accomplit et qu'on voit croître est par

elle-même reposante. Aucun autre repos n'est nécessaire. Ce jeune

homme le comprend ainsi; il ne quitte jamais sa tâche; il s'éveille

chaque matin dès qu'il entend le marcheur d'en haut s'éveiller; et

quand, l'heure de la table de famille venue, ils redescendent tous les

deux de leur travail, son père et lui, ils échangent un doux sourire.

Isolement, intimité, renoncement, apaisement de la nostalgie par la

pensée; telle est la vie de ces hommes. Pour horizon le brouillard

des flots et des événements, pour musique le vent de tempête, pour

spectacle la mobilité d'un infini, la mer, sous la fixité d'un autre

infini, le ciel. On est des naufragés, on regarde les abîmes. Tout a

sombré, hors la conscience; navire dont il ne reste que la boussole.

Dans cette famille personne n'a rien à soi; tout est en commun,

l'effort, la résistance, la volonté, l'âme. Ce père et ces fils

resserrent de plus en plus leur étroit embrassement.

Il est probable qu'ils souffrent, mais ils ne se le disent pas;

chacun s'absorbe et se rassérène dans son oeuvre diverse; dans les

intermittences, le soir, aux réunions de famille, aux promenades sur

la plage, ils parlent. De quoi? de quoi peuvent parler des proscrits,

si ce n'est de la patrie? Cette France, ils l'adorent; plus l'exil

s'aggrave, plus l'amour augmente. Loin des yeux, près du coeur. Ils

ont toutes les grandes convictions, ce qui leur donne toutes les

grandes certitudes. On a agi de son mieux; on a fait ce qu'on a pu;

quelle récompense veut-on? Une seule. Revoir la patrie. Eh bien, on la

reverra. Comme on y était heureux, et comme on y sera heureux encore!

Certes, l'heure bénie du retour sonnera. On les attend là-bas. Ainsi

parlent ces bannis. La causerie finie, on se remet au travail. Toutes

les journées se ressemblent. Cela dure dix-neuf ans. Au bout de

dix-neuf ans l'exil cesse, ils rentrent, les voilà dans la patrie; ils

sont attendus en effet, eux par la tombe, lui par la haine.

VI

Est-ce que ceci est une plainte? Point. Et de quel droit la plainte?

Et vers qui se tournerait-elle? Vers vous, Dieu? Non. Vers toi,

patrie? Jamais.

Qui pourrait songer à la France autrement que reconnaissant et

attendri? Et pour cet homme-là, pour ce père, n'y a-t-il pas trois

journées inoubliables, le 5 septembre 1870, le 18 mars 1871, le 28

décembre 1873! Le 5 septembre 1870, il rentra dans la patrie, la

France; le 18 mars 1871, le 28 décembre 1873, ses fils rentrèrent,

l'un après l'autre, dans l'autre patrie, le sépulcre; et à ces trois

rentrées, tu vins de toutes parts faire cortége, ô immense peuple de

Paris! Tu y vins tendre, ému, magnanime, avec ce profond murmure des

foules qui ressemble parfois au bercement des mères. Depuis ces trois

jours ineffaçables, y a-t-il eu quelque part, n'importe où, dans des

régions quelconques, de la calomnie, de l'insulte et de la haine? Cela

se peut, mais pourquoi pas? et à qui cela fait-il du mal? à ceux qui

haïssent peut-être. Plaignons-les. Le peuple est grand et bon. Le

reste n'est rien. Il faudrait pour s'en émouvoir n'avoir jamais vu

l'océan. Qu'importe une vaine surface écumante quand le fond est

majestueusement ami et paisible! Se plaindre de la patrie, lui

reprocher quoi que ce soit, non, non, non! Même ceux qui meurent par

elle vivent par elle.

Quant à vous, Dieu, que vous dire? Est-ce que vous n'êtes pas

l'Ignoré? Que savons-nous sinon que vous êtes et que nous sommes?

Est-ce que nous nous connaissons, ô mystère! Éternel Dieu, vous faites

tourner sur ses gonds la porte de la tombe, et vous savez pourquoi.

Nous faisons la fosse, et vous ce qui est au delà. Au trou dans la

terre s'ajuste une ouverture dans le firmament. Vous vous servez

du sépulcre comme nous du creuset, et, l'indivisible étant

l'incorruptible, rien ne se perd, ni l'atome matériel, la molécule

dans le creuset, ni l'atome moral, le moi, dans le tombeau. Vous

maniez la destinée humaine; vous abrégez la jeunesse, vous prolongez

la vieillesse; vous avez vos raisons. Dans notre crépuscule, nous

qui sommes le relatif, nous nous heurtons à tâtons à vous qui êtes

l'absolu, et ce n'est pas sans meurtrissure que nous faisons la

rencontre obscure de vos lois. Vous êtes calomnié vous aussi; les

religions vous appellent jaloux, colère, vengeur; par moments elles

plaident vos circonstances atténuantes; voilà ce que font les

religions. La religion vous vénère. Aussi la religion a-t-elle pour

ennemies les religions. Les religions croient l'absurde. La religion

croit le vrai. Dans les pagodes, dans les mosquées, dans les

synagogues, du haut des chaires et au nom des dogmes, on vous

conseille, on vous exhorte, on vous interprète, on vous qualifie; les

prêtres se font vos juges, les sages non. Les sages vous acceptent.

Accepter Dieu, c'est là le suprême effort de la philosophie. Nos

propres dimensions nous échappent à nous-mêmes. Vous les connaissez,

vous; vous avez la mesure de tout et de tous. Les lois de percussion

sont diverses. Tel homme est frappé plus souvent que les autres; il

semble qu'il ne soit jamais perdu de vue par le destin. Vous savez

pourquoi. Nous ne voyons que des raccourcis; vous seul connaissez les

proportions véritables. Tout se retrouvera plus tard. Chaque chiffre

aura son total. Vivre ne donne sur la terre pas d'autre droit que

mourir, mais mourir donne tous les droits. Que l'homme fasse son

devoir, Dieu fera le sien. Nous sommes à la fois vos débiteurs et vos

créanciers; relation naturelle des fils au père. Nous savons que nous

venons de vous; nous sentons confusément, mais sûrement, le point

d'attache de l'homme à Dieu; de même que le rayon a conscience du

soleil, notre immortalité a conscience de votre éternité. Elles se

prouvent l'une par l'autre; cercle sublime. Vous êtes nécessairement

juste puisque vous êtes; et que ni le mal ni la mort n'existent. Vous

ne pouvez pas être autre chose que la bonté au haut de la vie et la

clarté au fond du ciel. Nous ne pouvons pas plus vous nier que nous

ne pouvons nier l'infini. Vous êtes l'illimité évident. La vie

universelle, c'est vous; le ciel universel, c'est vous. Votre bonté

est la chaleur de votre clarté; votre vérité est le rayon de votre

amour. L'homme ne peut que bégayer à jamais un essai de vous

comprendre. Il travaille, souffre, aime, pleure et espère à travers

cela. Devant vous, abaisser nos fronts, c'est élever nos esprits.

C'est là tout ce que nous avons à vous dire, ô Dieu.

VII

Pas de plainte donc. Nous n'avons tout au plus droit qu'à

l'étonnement. L'étonnement contient toute la quantité de protestation

permise à cet immense ignorant qui est l'homme. Et ce douloureux

étonnement, comment le réserver pour soi quand la France le réclame?

Comment songer aux douleurs privées en présence de l'affliction

publique? Une telle patrie prend toute la place. Que chacun ait

sa blessure à lui, soit, mais qu'il la cache en présence du flanc

saignant de notre mère. Ah! quels songes on faisait! On était mis hors

la loi, expulsé, banni, rebanni, proscrit, reproscrit; tel homme qui a

des cheveux blancs a été chassé quatre fois, d'abord de France, puis

de Belgique, puis de Jersey, puis de Belgique encore; eh bien, quoi?

on était des exilés. On souriait. On disait: Oui, mais la France!

La France est là, toujours grande, toujours belle, toujours adorée,

toujours France! Il y a un voile entre elle et nous, mais un de ces

jours l'empire se déchirera du haut en bas, et, derrière la déchirure

lumineuse, la France reparaîtra! La France reparaîtra, quel

éblouissement! Dans sa splendeur, dans sa gloire, dans sa majesté

fraternelle aux nations, avec toute sa couronne comme une reine, avec

toute son auréole comme une déesse, puissante et libre, puissante

pour protéger, libre pour délivrer! Voilà ce qui est triste, c'est

de s'être dit cela. Hélas, on rêvait l'apothéose, on a le pilori. La

patrie a été foulée aux pieds par cette sauvage, la guerre étrangère,

et par cette folle, la guerre civile; l'une a essayé d'assassiner la

civilisation et de supprimer le chef-lieu du monde; l'autre a brûlé

les deux crèches sacrées de la Révolution, les Tuileries, nid de la

Convention, l'hôtel de ville, nid de la Commune. On a profité de la

présence des prussiens pour jeter bas la colonne d'Iéna. On leur a

ajouté cette joie. On a tué des vieillards, on a tué des femmes, on

a tué des petits enfants. On a été des gens ivres qui ne savent

ce qu'ils font. On a creusé des fosses immenses où l'on a enterré

pêle-mêle, et à demi morts, le juste et l'injuste, le faux et le vrai,

le bien et le mal. On a voulu abattre cette géante, Paris; on a voulu

ressusciter ce fantôme, Versailles. On a eu des incendies dignes

d'Érostrate et des fratricides dignes d'Atrée. Qui a fait ces crimes?

Personne et tout le monde; ces deux exécrables anonymes, la guerre

étrangère et la guerre civile; les barbares, qui en sont venus aux

mains, stupidement, des deux côtés à la fois, du côté orageux où

sont les aigles, du côté ténébreux où sont les hiboux, enjambant

la frontière, enjambant la muraille, ceux-ci franchissant le Rhin,

ceux-là ensanglantant la Seine, tous franchissant et ensanglantant la

conscience humaine, sans pouvoir dire pourquoi, sans rien comprendre,

sinon que le vent qui passe les avait mis en colère. Attentats des

ignorants. Aussi bien des ignorants d'en haut que des ignorants d'en

bas. Attentats des innocents aussi, car l'ignorance est une innocence.

Férocités farouches. Qui plaindre? les vaincus et les vainqueurs. Oh!

voir à terre, gisant, inerte, souffleté, le cadavre de notre gloire!

Et la vérité! et la justice! et la raison! et la liberté! toutes ces

artères sont ouvertes. Nous sommes saignés aux quatre veines de notre

honneur. Pourtant nos soldats ont été héroïques, et certes le seront

encore. Mais quels désastres! Rien n'est crime, tout est fatalité! Les

vieilles calamités de Ninive, de Thèbes et d'Argos sont dépassées.

Personne qui n'ait sa plaie, laquelle est la plaie publique. Et, à

travers tout cela, aggravation lugubre, il vous vient par moments

cette pensée poignante qu'à cette heure il y a, à cinq mille lieues

d'ici, loin de leur mère, des enfants de vingt ans condamnés à mort,

puis au bagne, pour un article de journal. O pauvres hommes! éternelle

pitié! fanatismes contre fanatismes. Hélas! fanatiques, nous le sommes

tous. Celui qui écrit ces lignes, est un fanatique lui-même; fanatique

de progrès, de civilisation, de paix et de clémence; inexorable pour

les impitoyables; intolérant pour les intolérants. Frappons-nous la

poitrine.

Oui, ces choses sombres ont été accomplies. On a vu cela, et, à cette

heure, que voit-on? La joie des rois assis comme des bourreaux sur un

démembrement. Après les écartèlements, cela se fait; et Charlot, avant

de les jeter au bûcher, s'accroupit et se reposa un moment sur les

lamentables tronçons de Damiens, comme Guillaume sur l'Alsace et la

Lorraine. Guillaume, du reste, n'est pas plus coupable que Charlot; les

bourreaux sont innocents; les responsables sont les juges; l'histoire

dira quels ont été, dans l'affreux traité de 1871, les juges de la

France. Ils ont fait une paix pleine de guerre. Ah! les infortunés! A

cette heure, ils règnent, ils sont princes, et se croient maîtres.

Ils sont heureux de tout le bonheur que peut donner une tranquillité

violente; ils ont la gloire d'un immense sang répandu; ils se pensent

invulnérables, ils sont cuirassés de toute-puissance et de néant; ils

préparent, au milieu des fêtes, dans la splendeur de leur imbécillité

souveraine, la dévastation de l'avenir; quand on leur parle de

l'immortalité des nations, ils jugent de cette immortalité par leur

majesté à eux-mêmes, et ils en rient; ils se croient de bons tueurs,

et pensent avoir réussi; ils se figurent que c'est fait, que les

dynasties en ont fini avec les peuples; ils s'imaginent que la tête du

genre humain est décidément coupée, que la civilisation se résignera

à cette décapitation, qu!est-ce que Paris de plus ou de moins? Ils se

persuadent que Metz et Strasbourg deviendront de l'ombre, qu'il y aura

prescription pour ce vol, que nous en prendrons notre parti, que la

nation-chef sera paisiblement la nation-serve, que nous descendrons

jusqu'à l'acceptation de leur pourpre épouvantable, que nous n'avons

plus ni bras, ni mains, ni cerveau, ni entrailles, ni coeur, ni

esprit, ni sabre au côté, ni sang dans les veines, ni crachat dans la

bouche, que nous sommes des idiots et des infâmes, et que la France,

qui a rendu l'Amérique à l'Amérique, l'Italie à l'Italie, et la Grèce

à la Grèce, ne saura pas rendre la France à la France.

Ils croient cela, ô frémissement!

VIII

Actes et Paroles, Volume 4: Depuis l'Exil 1876-1885 · 第 23 / 24 段