colonne conductrice, noire sur l'azur, rouge sur l'ombre. Elle emplit
lentement l'horizon. Les vieillards la redoutent pour les enfants, et
les enfants la saluent. Une funeste inclémence germe. Les rancunes
couvent les représailles; les plus doux se sentent confusément
implacables; les augustes promiscuités fraternelles ne sont plus
de saison; la frontière redevient barrière; on recommence à être
national, et le plus cosmopolite renonce à la neutralité; adieu la
mansuétude des philosophes! entre l'humanité et l'homme la patrie se
dresse, terrible. Elle regarde les sages, indignée. Qu'ils ne viennent
plus parler d'union, d'harmonie et de paix! Pas de paix, que la
tête haute! Voilà ce que veut la patrie. Ajournement de la concorde
humaine. Oh! la misérable aventure! Les échéances sont inévitables;
on entend sourdre sous terre les catastrophes semées, et sur leur
croissance, de plus en plus distincte, on peut calculer l'heure de
leur éclosion. Nul moyen d'échapper. L'avenir est plein d'arrivées
fatales. Eschyle, s'il était français, et Jérémie, s'il était teuton,
pleureraient. Le penseur médite accablé. Que faire? Attendre et
espérer, mais espérer à travers le carnage. De là un sinistre
effarement. Le penseur, qui est toujours compliqué d'un prophète, a
devant les yeux un tumulte, qui est l'avenir. Il cherchait du regard,
au delà de l'horizon, l'alliance et la fraternité, et il est condamné
à entrevoir la haine. Rien n'est certain, mais tout menace. Tout est
obscur, mais sombre. Il pense et il souffre. Ses rêves d'inviolabilité
de la vie humaine, d'abolition de la guerre, d'arbitrage entre
les peuples et de paix universelle, sont traversés par de vagues
flamboiements d'épées.
En attendant on meurt, et ceux qui meurent laissent derrière eux ceux
qui pleurent. Patience. On n'est que précédé. Il est juste que le soir
vienne pour tous. Il est juste que tous montent l'un après l'autre
recevoir leur paie. Les passe-droits ne sont qu'apparents. La tombe
n'oublie personne.
Un jour, bientôt peut-être, l'heure qui a sonné pour les fils sonnera
pour le père. La journée du travailleur sera finie. Son tour sera
venu; il aura l'apparence d'un endormi; on le mettra entre quatre
planches, il sera ce quelqu'un d'inconnu qu'on appelle un mort, et on
le conduira à la grande ouverture sombre. Là est le seuil impossible
à deviner. Celui qui arrive y est attendu par ceux qui sont arrivés.
Celui qui arrive est le bienvenu. Ce qui semble la sortie est pour lui
l'entrée. Il perçoit distinctement ce qu'il avait obscurément
accepté; l'oeil de la chair se ferme, l'oeil de l'esprit s'ouvre,
et l'invisible devient visible. Ce qui est pour les hommes le monde
s'éclipse pour lui. Pendant qu'on fait silence autour de la fosse
béante, pendant que des pelletées de terre, poussière jetée à ce
qui va être cendre, tombent sur la bière sourde et sonore, l'âme
mystérieuse quitte ce vêtement, le corps, et sort, lumière, de
l'amoncellement des ténèbres. Alors pour cette âme les disparus
reparaissent, et ces vrais vivants, que dans l'ombre terrestre on
nomme les trépassés, emplissent l'horizon ignoré, se pressent,
rayonnants, dans une profondeur de nuée et d'aurore, appellent
doucement le nouveau venu, et se penchent sur sa face éblouie avec ce
bon sourire qu'on a dans les étoiles. Ainsi s'en ira le travailleur
chargé d'années, laissant, s'il a bien agi, quelques regrets derrière
lui, suivi jusqu'au bord du tombeau par des yeux mouillés peut-être et
par de graves fronts découverts, et en même temps reçu avec joie dans
la clarté éternelle; et, si vous n'êtes pas du deuil ici-bas, vous
serez là-haut de la fête, ô mes bien-aimés!
TESTAMENT LITTÉRAIRE
1875
Je veux qu'après ma mort tous mes manuscrits non publiés, avec leurs
copies s'il en existe, et toutes les choses écrites de ma main que je
laisserai, de quelque nature qu'elles soient, je veux, dis-je,
que tous mes manuscrits, sans exception, et quelle qu'en soit la
dimension, soient réunis et remis à la disposition des trois amis dont
voici les noms:
Paul Meurice,
Auguste Vacquerie,
Ernest Lefèvre.
Je donne à ces trois amis plein pouvoir pour requérir l'exécution
entière et complète de ma volonté.
Je les charge de publier mes manuscrits de la façon que voici:
Lesdits manuscrits peuvent être classés en trois catégories:
Premièrement, les oeuvres tout à fait terminées;
Deuxièmement, les oeuvres commencées, terminées en partie, mais non
achevées;
Troisièmement, les ébauches, fragments, idées éparses, vers ou
prose, semées çà et là, soit dans mes carnets, soit sur des feuilles
volantes.
Je prie mes trois amis, ou l'un d'eux choisi par eux, de faire ce
triage avec le plus grand soin et comme je le ferais moi-même, dans
l'esprit et dans la pensée qu'ils me connaissent, et avec toute
l'amitié dont ils m'ont donné tant de marques.
Je les prie de publier, avec des intervalles dont ils seront juges
entre chaque publication:
D'abord, les oeuvres terminées;
Ensuite, les oeuvres commencées et en partie achevées;
Enfin, les fragments et idées éparses.
Cette dernière catégorie d'oeuvres, se rattachant à l'ensemble de
toutes mes idées, quoique sans lien apparent, formera, je pense,
plusieurs volumes, et sera publiée sous le titre OCÉAN. Presque tout
cela a été écrit dans mon exil. Je rends à la mer ce que j'ai reçu
d'elle.
Pour assurer les frais de la publication de cet ensemble d'oeuvres, il
sera distrait de ma succession une somme de _cent mille_ francs qui
sera réservée et affectée auxdits frais.
MM. Paul Meurice, Auguste Vacquerie et Ernest Lefèvre, après les frais
payés, recevront, pour se les partager entre eux dans la proportion du
travail fait par chacun:
1° Sur la première catégorie d'oeuvres, _quinze pour cent_ du bénéfice
net;
2° Sur la deuxième catégorie, _vingt-cinq pour cent_ du bénéfice net;
3° Sur la troisième catégorie, qui exigera des notes, des préfaces
peut-être, beaucoup de temps et de travail, _cinquante pour cent_ du
bénéfice net.
Indépendamment de ces trois catégories de publication, mes trois amis,
dans le cas où l'on jugerait à propos de publier mes lettres après ma
mort, sont expressément chargés par moi de cette publication, en vertu
du principe que les lettres appartiennent, non à celui qui les a
reçues, mais à celui qui les a écrites. Ils feront le triage de mes
lettres et seront juges des conditions de convenance et d'opportunité
de cette publication.
Ils recevront sur le bénéfice net de la publication de mes lettres
_cinquante pour cent_.
Je les remercie du plus profond de mon coeur de vouloir bien prendre
tous ces soins.
En cas de décès de l'un d'eux, ils désigneraient, s'il était
nécessaire, une tierce personne qui aurait leur confiance, pour le
remplacer.
Telles sont mes volontés expresses pour la publication de tous les
manuscrits inédits, quels qu'ils soient, que je laisserai après ma
mort.
J'ordonne que ces manuscrits soient immédiatement remis à MM. Paul
Meurice, Auguste Vacquerie et Ernest Lefèvre, pour qu'ils exécutent
mes intentions comme l'eussent fait mes fils bien-aimés que je vais
rejoindre.
Fait, et écrit de ma main, en pleine santé d'esprit et de corps,
aujourd'hui vingt-trois septembre mil huit cent soixante-quinze, à
Paris.
VICTOR HUGO.
Le lendemain du jour où ce testament fut rendu public, les journaux
insérèrent les déclarations qui suivent:
Nous sommes profondément touchés de la confiance que Victor Hugo nous
témoigne et profondément reconnaissants de l'immense honneur qu'il
nous fait en nous choisissant pour les metteurs en oeuvre de ses
manuscrits et pour les interprètes de sa pensée.
Nous acceptons la mission.
Nous n'acceptons pas l'argent.
Pendant trente ans, nous avons fait pour rien ce que Victor Hugo nous
demande de continuer. Il ne nous convient pas d'en être payés après sa
mort plus que de son vivant.
Nous renonçons entièrement et irrévocablement à notre part dans les
bénéfices de la publication de ses manuscrits. Nous la donnons à
tout ce gui servira sa mémoire et son oeuvre. Un acte régulier en
déterminera et en constatera l'emploi.
Les premiers produits en seront attribués à la souscription pour le
monument.
PAUL MEURICE.--AUGUSTE VACQUERIE.
Extrêmement honoré d'avoir été associé par Victor Hugo au mandat de
MM. Paul Meurice et Auguste Vacquerie, je me joins à leur
déclaration: je refuse l'argent, et j'accepte la mission avec
reconnaissance.--ERNEST LEFÈVRE.
TABLE
DEPUIS L'EXIL
1876
I. POUR LA SERBIE
II. AU PRÉSIDENT DU CONGRÈS DE LA PAIX
III. LE BANQUET DE MARSEILLE
1877
I. LES OUVRIERS LYONNAIS
II. LE SEIZE MAI
I. La Prorogation.--_Réunion des gauches_
II. La Dissolution.--_Au 4e bureau_
--_Séance du 12 juin_
--_Lettre aux lyonnais_
--_L'Histoire d'un crime_
III. Les Élections. --_Candidature Jules Grévy_
III. ANNIVERSAIRE DE MENTANA
IV. LE DINER D'_HERNANI_
1878
I. INAUGURATION DU TOMBEAU DE LEDRU-ROLLIN
II. LE CENTENAIRE DE VOLTAIRE
III. A M. L'ÉVÊQUE D'ORLÉANS
IV. CONGRÈS LITTÉRAIRE INTERNATIONAL
I. Discours d'ouverture
II. Le domaine public payant
1879
I. POUR L'AMNISTIE
II. DISCOURS SUR L'AFRIQUE
III. LA 100e REPRÉSENTATION DE _NOTRE-DAME DE PARIS_
1880
I. LE CENTENAIRE D'_HERNANI_
II. DEUXIÈME DISCOURS POUR L'AMNISTIE
III. L'INSTRUCTION ÉLÉMENTAIRE
IV. LA FÊTE DE BESANÇON
1881
I. LA FÊTE DU 27 FÉVRIER
II. OBSÈQUES DE PAUL DE SAINT-VICTOR
1882
I. LE BANQUET GRISEL
II. OBSÈQUES DE LOUIS BLANC
1883
BANQUET DU 81e ANNIVERSAIRE
1884
I. LE DÉJEUNER DES ENFANTS DE VEULES
II. VISITE A LA STATUE DE LA LIBERTÉ
1885
I. MORT DE VICTOR HUGO
II. LES FUNÉRAILLES
A l'Arc de Triomphe
Les discours
Le cortége
Le défilé
Au Panthéon
NOTES.
Note I. Le cercle des Écoles
Note II. Le droit de la femme
Note III. Meeting pour la paix
Note IV. Un journal pour le peuple
Note V. La ville de Saint-Quentin
Note VI. Contre l'extradition d'Hartmann
Note VII. Le centenaire de Camoens
Note VIII. La tour du Vertbois
Note IX. Les morts de Mentana
Note X. Les arènes de Lutèce
Note XI. Demande en grâce pour O'Donnell
Note XII. Le mont Saint-Michel
Note XIII L'abolition de l'esclavage au Brésil
Note XIV. Anniversaire de la délivrance de la Grèce
Note XV. Inauguration de la statue de George Sand
Note XVI. La matinée du Trocadéro (27 février 1881)
Note XVII. Procès-verbaux des séances du Sénat, de la Chambre et du
Conseil municipal de Paris, à la mort de Victor Hugo
Note XVIII. Les décrets sur le Panthéon
Note XIX. Discours prononcés aux funérailles
PARIS
I. L'avenir
II. Le passé
III. Suprématie de Paris
IV. Fonction de Paris
V. Déclaration de paix
MES FILS
TESTAMENT LITTÉRAIRE