Celui qui rêve est le préparateur de celui qui pense. Le réalisable

est un bloc qu'il faut dégrossir, et dont les rêveurs commencent le

modelé. Ce travail initial semble toujours insensé. La première phase

du possible, c'est d'être l'impossible. Quelle quantité de folie

y a-t-il dans le fait? Épaississez tous les songes, vous avez

la réalité. Concentration auguste de l'utopie, semblable à la

concentration cosmique, qui de fluide devient liquide, et de liquide

solide. A un certain moment l'utopie est maniable; c'est là que la

philosophie la quitte et que l'homme d'état la prend; l'homme d'état

n'étant que le deuxième ouvrier. Il n'est rien qui ne débute par

l'état visionnaire. Prenez le fait le plus algébriquement positif, et

remontez-le de siècle en siècle, vous arriverez à un prophète. Quel

songe-creux que Denis Papin! S'imagine-t-on une marmite transfigurant

l'univers? Comme l'Académie des sciences leur dit leur fait de temps

en temps à tous ces inventeurs! Ils ont toujours tort aujourd'hui et

raison demain. Or le demain d'une foule de chimères est arrivé; c'est

de cela que se composent aujourd'hui la richesse publique et la

prospérité universelle. Ce qui vous eût fait mettre à Charenton

au siècle dernier a, en 1867, la place d'honneur au palais de

l'Exposition internationale. Toutes les utopies d'hier sont toutes

les industries de maintenant. Allez voir. Photographie, télégraphie,

appareil Morse, qui est l'hiéroglyphe, appareil Hughes, qui est

l'alphabet ordinaire, appareil Caselli, qui envoie en quelques

minutes votre propre écriture à deux mille lieues de distance, fil

transatlantique, sonde artésienne qu'on appliquera au feu après

l'avoir appliquée à l'eau, machines à percement, locomotive-voiture,

locomotive-charrue, locomotive-navire, et l'hélice dans l'océan en

attendant l'hélice dans l'atmosphère. Qu'est-ce que tout cela? Du

rêve condensé en fait. De l'inaccessible à l'état de chemin battu.

Continuez donc, vous, pédants, à nier, vous, voyants, à marcher.

Une rencontre des nations comme celle de 1867, c'est la grande

Convention pacifique. Elle a cela d'admirable qu'elle accable comme

l'évidence, qu'elle supprime subitement partout l'obstacle, et qu'elle

remet en mouvement dans tous ses engrenages plus ou moins entravés

le divin mécanisme de la civilisation. Une exposition universelle, à

Paris, et en 1867, c'est une brusque rupture partout à la fois et un

splendide vol en éclats de tous les bâtons dans les roues. Nous disons

_tous_, et nous ne nous opposons à aucun des rêves que contient ce

monosyllabe immense. Un grand espoir de clarté prochaine, c'est là

toute notre vie. Allons, allons, incendiez-vous dans le progrès. Une

chevelure de flamme sur votre tas de charbon noir. Peuples, vivez.

III

Il manquera à ce palais de l'exposition ce qui lui eût donné une

signification suprême: aux quatre angles, quatre statues colossales,

figurant quatre incarnations de l'idéal; Homère représentant la Grèce,

Dante représentant l'Italie, Shakespeare représentant l'Angleterre,

Beethoven représentant l'Allemagne; et, devant la porte, tendant la

main à tous les hommes, un cinquième colosse, Voltaire, représentant,

non le génie français, mais l'esprit universel.

Quant à l'exposition de 1867 en elle-même, considérée comme

réalisation, nous n'avons point à en juger. Elle est ce qu'elle est,

nous la croyons magnifique, mais l'idée nous suffit. Ce qu'est l'idée,

et quel chemin elle a fait, un chiffre le dira. En 1800, à la première

exposition internationale, il y avait deux cents exposants; en 1867,

il y en a quarante-deux mille deux cent dix-sept.

Une certaine mise à point de la civilisation résulte d'une exposition

universelle. C'est une sorte d'homologation. Chaque peuple remet

son dossier. Où en est-on? Le genre humain vient là faire sa propre

connaissance. L'exposition est un _nosce te ipsum_.

Paris s'ouvre. Les peuples accourent à cette aimantation énorme. Les

continents se précipitent, Amérique, Afrique, Asie, Océanie, les voilà

tous, et la Sublime Porte, et le Céleste Empire, ces métaphores qui

sont des royaumes, ces gloires qui sont de la barbarie. Vous plaire,

ô athéniens! c'était l'ancien cri; vous plaire, ô parisiens! c'est

le cri actuel. Chacun arrive avec l'échantillon de son effort. Cette

Chine elle-même, qui se croyait «le milieu», commence à en douter, et

sort de chez elle. Elle va juxtaposer son imagination à la nôtre, les

cas tératologiques de la statuaire à notre recherche de l'idéal, et

à notre sculpture de marbre et de bronze la sculpture torturée et

magnifique du jade et de l'ivoire, art profond et tragique où l'on

sent le bourreau. Le Japon vient avec sa porcelaine, le Népaul avec

son cachemire, et le caraïbe apporte son casse-tête. Pourquoi pas?

Vous étalez bien vos canons monstres.

Ici une parenthèse. La mort est admise à l'exposition. Elle entre sous

la forme canon, mais n'entre pas sous la forme guillotine. C'est une

délicatesse.

Un très bel échafaud a été offert, et refusé.

Enregistrons ces bizarreries de la décence. La pudeur ne se discute

pas.

Quoi qu'il en soit, casse-tête et canons auront tort. Les machines de

meurtre ne sont ici que pour faire ombre. Elles ont honte, on le voit.

L'exposition, apothéose pour tous les autres outils de l'homme, est

pour elles pilori. Passons. Voici toute la vie sous toutes les formes,

et chaque nation offre la sienne. Des millions de mains qui se serrent

dans la grande main de la France, c'est là l'exposition.

Comme les conquérants ont vieilli! où est aujourd'hui le blocus

continental?

Appuyons sur ces phénomènes démocratiques d'une signification si

haute. Les portes ne sont jamais ouvertes trop grandes dans la

démonstration du progrès. Le trop n'est pas à craindre lorsqu'on

énumère les évidences rassurantes à l'extrémité desquelles est la

concorde. L'unité se forme; donc l'union. L'homme Un, c'est l'homme

Frère, c'est l'homme Égal, c'est l'homme Libre.

Le fait des peuples se produit en dehors du fait des gouvernements.

Symptôme décisif. Ce qui vient à ce rendez-vous de l'exposition

universelle, ce n'est pas seulement l'Europe, redisons-le, ce n'est

pas seulement le groupe civilisé, ce n'est pas seulement l'Angleterre

avec sa pyramide dorée de soixante pieds de haut figurant le rendement

d'or de l'Australie, la Prusse avec son temple de la Paix et sa grotte

de sel gemme, la Russie avec sa vieille orfèvrerie byzantine, la

Crimée avec ses laines, la Finlande avec ses lins, la Suède avec ses

fers, la Norvège avec ses fourrures, la Belgique avec ses dentelles,

le Canada avec ses bois de luxe, New-York avec son anthracite dont

un seul bloc pèse huit mille livres, le Brésil avec les bijoux

entomologiques et ornithologiques que lui fait son soleil; ce qui

arrive, ce qui accourt, ce qui s'empresse, c'est le vieux Thibet

fanatique, c'est le Kolkar, le Travancore, le Bhopa, le Drangudra, le

Punwah, le Chatturpore, l'Attipor, le Gundul, le Ristlom; c'est le

jam de Norvanaghur, c'est le nizam d'Hyderabad, c'est le kao de Rusk,

c'est le thakore de Morwée; c'est toute cette famille de nations

embryonnaires sur lesquelles pèsent les hautesses asiatiques, les

maharadjahs, les jageerdars, les bégums. Jusqu'à un baril de poudre

d'or, qui est envoyé par cet informe roi nègre de Bonny, habitant d'un

palais bâti d'ossements humains. Disons-le en passant, ce détail a

fait horreur. C'est avec des pierres que notre Louvre à nous est bâti.

Soit.

L'Égypte n'a que sa momie; elle l'exhume. Ce cimetière étale tous ses

chefs-d'oeuvre, ses sarcophages de porphyre, ses cercueils de granit

rose, ses gaines à cadavres peintes et dorées, d'autant plus ornées

qu'elles doivent être plus enfouies. La contemporaine du zodiaque de

Denderah, la vache Hothor, descend de son socle de basalte, et vient.

Rhamsès, Chephrem, Ateta, la reine Ammenisis, débarquent par le

chemin de fer; l'antique statue de bois que les arabes appellent

Cheick-el-Beled, et qui est un dieu inconnu, arrive, apportant, au nom

d'Isis, la mère commune, à la vieille Lutèce le salut de la vieille

Thèbes. Comment t'appelles-tu, Lutèce? Je m'appelle Paris. Et

toi, comment t'appelles-tu, Thèbes? Je m'appelle Dehr-el-Bahari.

Constatation poignante; les deux villes de même race ont, chacune de

leur côté, perdu figure, l'une dans la civilisation, l'autre dans la

barbarie. Différence entre ce qui a avancé et ce qui a reculé.

IV

Donc, ce qui vient, c'est tous les peuples.

Non, il n'est plus temps de s'en dédire. L'exposition internationale

ne se rétracte pas. Les rois ont beau s'organiser militairement,

donnons-leur la joie de le leur répéter à satiété, ce qui est

l'avenir, ce n'est pas la haine, c'est l'entente; ce n'est pas le

roulement des bombardes, c'est la course des locomotives. L'apaisement

de l'univers est fatal. Rien n'y peut. Pour tout ce qui est plumet,

dragonne, cymbale, quincaillerie meurtrière, gloriole sanglante, il y

a refroidissement.

Le rapetissement de la terre par le chemin de fer et le fil électrique

la met de plus en plus dans la main de la paix. Qu'on résiste tant

qu'on voudra; les temps sont arrivés. L'ancien régime lutte en pure

perte. Le passé est très ingénieux pour un mort; il se donne beaucoup

de peine, il fait des trouvailles, il invente chaque jour un nouvel

engin très curieux et très homicide. On lui donnera la croix

d'honneur, mais il n'aura pas d'autre réussite. Les hommes commencent

à voir moins trouble; l'envie de s'entre-tuer leur passe. Rien

ne prévaut contre un tel courant d'idées. Les déclivités de la

civilisation versent le genre humain dans un tel ou tel sens, et

cette fois, et pour jamais, l'univers penche du bon côté. Il y aura

peut-être encore une ou deux péripéties, mais finales. L'immense vent

de l'avenir souffle la paix. Que faire contre l'ouragan de fraternité

et de joie? Alliance! alliance! crie l'infini. Et, sous cette

haleine de l'invisible, l'amour pousse hors de terre comme l'herbe.

Insurgez-vous donc contre ce verdissement du printemps universel.

Défaites donc la révolution. Défaites donc, non seulement le vingtième

siècle devant vous, mais le dix-huitième derrière vous. Rêves! rêves!

rêves! Les énormes boulets d'acier, du prix de mille francs chaque,

que lancent les canons titans fabriqués en Prusse par le gigantesque

marteau de Krupp, lequel pèse cent mille livres et coûte trois

millions, sont juste aussi efficaces contre le progrès que les bulles

de savon soufflées au bout d'un chalumeau de paille par la bouche d'un

petit enfant.

V

Pourquoi voulez-vous nous faire croire aux revenants? Vous

imaginez-vous que nous ne savons pas que la guerre est morte? Elle est

morte le jour où Jésus a dit: _Aimez-vous les uns les autres!_ et elle

n'a plus vécu sur la terre que d'une vie de spectre. Pourtant, après

le départ de Jésus, la nuit a encore duré près de deux mille ans, la

nuit est respirable aux fantômes, et la guerre a pu rôder dans ces

ténèbres. Mais le dix-huitième siècle est venu, avec Voltaire qui est

l'étoile du matin, et la Révolution qui est l'aube, et maintenant il

fait grand jour. La guerre habite un sépulcre. Les larves ne sortent

pas des sépulcres à midi. Qu'elle reste dans son tombeau et qu'elle

nous laisse dans notre lumière.

Cache tes drapeaux, guerre. Sinon, toi, misère, montre tes haillons.

Et confrontons les déchirures. Celles-ci s'appellent gloire; celles-là

s'appellent famine, prostitution, ruine, peste. Ceci produit cela.

Assez.

Est ce vous qui attaquez, allemands? Est ce nous? A qui en veut-on?

Allemands, _all Men_, vous êtes Tous-les-Hommes. Nous vous aimons.

Nous sommes vos concitoyens dans la cité Philosophie, et vous êtes nos

compatriotes dans la patrie Liberté. Nous sommes, nous, européens de

Paris, la même famille que vous, européens de Berlin et de Vienne.

France veut dire Affranchissement. Germanie veut dire Fraternité. Se

représente-t-on le premier mot de la formule démocratique faisant la

guerre au dernier?

Les masses sont les forces; depuis 89, elles sont aussi les volontés.

De là le suffrage universel. Qu'est-ce que la guerre? C'est le suicide

des masses. Mettez donc ce suicide aux voix! Le peuple complice de son

propre assassinat, c'est le spectacle qu'offre la guerre. Rien de

plus lamentable. On voit là à nu tout ce hideux mécanisme des forces

détournées de leur but et employées contre elles-mêmes. On voit les

deux bouts de la guerre; nous en avons montré un tout à l'heure, qui

est le résultat: la misère. Maintenant montrons l'autre, qui est la

cause: l'ignorance. Oh! ce sont là, en effet, les deux tragiques

maladies. Qui les guérira augmentera la lumière du soleil.

Le propre de l'ignorance, c'est de subir. Les forces s'ignorent.

Avez-vous remarqué le grand oeil doux du boeuf? Cet oeil est aveugle.

Il faut qu'il reste doux, mais qu'il devienne intelligent. La force

doit se connaître. Sans quoi elle est terrible. Elle aboutit à

commettre des crimes, elle qui doit les empêcher. Que tout soit actif,

que rien ne soit passif, le secret de la civilisation est là. Forces

passives, quel mot inepte! De là des meurtres. Un cadavre étendu qui

regarde le ciel accuse évidemment. Qui? Vous, moi, nous tous, non

seulement ceux qui ont fait, mais ceux qui ont laissé faire.

Que les spectres s'en aillent! Que les méduses se dissipent! Non, même

pendant le canon d'une bataille, nous ne croyons pas à la guerre.

Cette fumée est de la fumée. Nous ne croyons qu'à la concorde humaine,

seul point d'intersection possible des directions diverses de

l'esprit humain, seul centre de ce réseau de voies qu'on appelle

la civilisation. Nous ne croyons qu'à la vie, à la justice, à la

délivrance, au lait des mamelles, aux berceaux des enfants, au sourire

du père, au ciel étoile. De ceux mêmes qui gisent froids et saignants

sur le champ de bataille se dégage, à l'état de remords pour les rois,

à l'état de reproche pour les peuples, le principe fraternité; le viol

d'une idée la consacre; et savez-vous ce que recommandent aux vivants

les morts, ces paisibles sombres? La paix.

VI

Bas les armes! Alliance. Amalgame. Unité!

Tous ces peuples que nous énumérions tout à l'heure, que viennent-ils

faire à Paris? Ils viennent en France. La transfusion du sang est

possible dans les veines de l'homme, et la transfusion de la

lumière dans les veines des nations. Ils viennent s'incorporer à la

civilisation. Ils viennent comprendre. Les sauvages ont la même soif,

les barbares ont le même amour. Ces yeux saturés de nuit viennent

regarder la vérité. Le lever lointain du Droit Humain a blanchi leur

sombre horizon. La Révolution française a jeté une traînée de flamme

jusqu'à eux. Les plus reculés, les plus obscurs, les plus mal situés

sur le ténébreux plan incliné de la barbarie, ont aperçu le reflet

et entendu l'écho. Ils savent qu'il y a une ville-soleil; ils savent

qu'il existe un peuple de réconciliation, une maison de démocratie,

une nation ouverte, qui appelle chez elle quiconque est frère ou

veut l'être, et qui donne pour conclusion à toutes les guerres le

désarmement. De leur côté, invasion; du côté de la France, expansion.

Ces peuples ont eu le vague ébranlement des profonds tremblements de

la terre de France. Ils ont, de proche en proche, reçu le contre-coup

de nos luttes, de nos secousses, de nos livres. Ils sont en communion

mystérieuse avec la conscience française. Lisent-ils Montaigne,

Pascal, Molière, Diderot? Non. Mais ils les respirent. Phénomène

magnifique, cordial et formidable, que cette volatilisation d'un

peuple qui s'évapore en fraternité. O France, adieu! tu es trop grande

pour n'être qu'une patrie. On se sépare de sa mère qui devient déesse.

Encore un peu de temps, et tu t'évanouiras dans la transfiguration.

Tu es si grande que voilà que tu ne vas plus être. Tu ne seras plus

France, tu seras Humanité; tu ne seras plus nation, tu seras ubiquité.

Tu es destinée à te dissoudre tout entière en rayonnement, et

rien n'est auguste à cette heure comme l'effacement visible de ta

frontière. Résigne-toi à ton immensité. Adieu, Peuple! salut Homme!

Subis ton élargissement fatal et sublime, ô ma patrie, et, de même

qu'Athènes est devenue la Grèce, de même que Rome est devenue la

chrétienté, toi, France, deviens le monde.

Hauteville House, mai 1867.

MES FILS

1874

I

Un homme se marie jeune; sa femme et lui ont à eux deux trente-sept

ans. Après avoir été riche dans son enfance, il est devenu pauvre

dans sa jeunesse; il a habité des palais de passage, à présent il est

presque dans un grenier. Son père a été un vainqueur de l'Europe et

est maintenant un brigand de la Loire. Chute, ruine, pauvreté. Cet

homme, qui a vingt ans, trouve cela tout simple, et travaille.

Travailler, cela fait qu'on aime; aimer, cela fait qu'on se marie.

L'amour et le travail, les deux meilleurs points de départ pour la

famille; il lui en vient une. Le voilà avec des enfants. Il prend au

sérieux toute cette aurore. La mère nourrit l'enfant, le père nourrit

la mère. Plus de bonheur demande plus de travail. Il passait les

jours à la besogne, il y passera les nuits. Qu'est-ce qu'il fait? peu

importe. Un travail quelconque.

Sa vie est rude, mais douce. Le soir, avant de se mettre à l'oeuvre

jusqu'à l'aube, il se couche à terre et les petits montent sur lui,

riant, chantant, bégayant, jouant. Ils sont quatre, deux garçons et

deux filles.

Les années passent, les enfants grandissent, l'homme mûrit. Avec le

travail un peu d'aisance lui est venue. Il habite dans de l'ombre et

dans de la verdure, aux Champs-Élysées. Il reçoit là des visites de

quelques travailleurs pauvres comme lui, d'un vieux chansonnier appelé

Béranger, d'un vieux philosophe appelé Lamennais, d'un vieux proscrit

appelé Chateaubriand. Il vit dans cette retraite, rêveur, s'imaginant

que les Champs-Élysées sont une solitude, destiné pourtant à la vraie

solitude plus tard. S'il écoute, il n'entend que des chants. Entre les

arbres et lui, il y a les oiseaux; entre les hommes et lui, il y a les

enfants.

La mère leur apprend à lire; lui, il leur apprend à écrire.

Quelquefois il écrit en même temps qu'eux sur la même table, eux des

alphabets et des jambages, lui autre chose; et, pendant qu'ils font

lentement et gravement des jambages et des alphabets, il expédie une

page rapide. Un jour, le plus jeune des deux garçons, qui a quatre

ans, s'interrompt, pose la plume, regarde son père écrire, et lui dit:

_C'est drôle, quand on a de petites mains, on écrit tout gros, et

quand on a de grosses mains, on écrit tout petit._

Au père maître d'école succède le collège. Le père pourtant tient

à mêler au collège la famille, estimant qu'il est bon que les

adolescents soient le plus longtemps possible des enfants. Arrive,

pour ces petits à leur tour, la vingtième année; le père alors n'est

plus qu'une espèce d'aîné; car la jeunesse finissante et la jeunesse

commençante fraternisent, ce qui adoucit la mélancolie de l'une et

tempère l'enthousiasme de l'autre.

Ces enfants deviennent des hommes; et alors il se trouve que ce sont

des esprits. L'un, le premier-né, est un esprit alerte et vigoureux;

l'autre, le second, est un esprit aimable et grave. La lutte du

progrès veut des intelligences de deux sortes, les fortes et les

douces: le premier ressemble plus à l'athlète, le second à l'apôtre.

Leur père ne s'étonne pas d'être de plain-pied avec ces jeunes hommes;

et, en effet, comme on vient de le dire, il les sent frères autant que

fils.

Eux aussi, comme a fait leur père, ils prennent leur jeunesse avec

probité, et, voyant leur père travailler, ils travaillent. A quoi?

A leur siècle. Ils travaillent à l'éclaircissement des problèmes,

à l'adoucissement des âmes, à l'illumination des consciences, à la

vérité, à la liberté. Leurs premiers travaux sont récompensés; ils

sont décorés de bonne heure, l'un de six mois de prison, pour avoir

combattu l'échafaud, l'autre de neuf mois, pour avoir défendu le droit

d'asile. Disons-le en passant, le droit d'asile est mal vu. Dans un

pays voisin, il est d'usage que le ministre de l'intérieur ait un fils

qui organise des bandes chargées des assauts nocturnes aux partisans

du droit d'asile; si le fils ne réussit pas comme bandit, le père

réussit comme ministre; et celui qu'on n'a pu assassiner, on

l'expulse. De cette façon, la société est sauvée. En France, en

1851, pour mettre à la raison ceux qui défendent les vaincus et les

proscrits, on n'avait recours ni à la lapidation, ni à l'expulsion, on

se contentait de la prison. Les moeurs des gouvernements diffèrent.

Les deux jeunes hommes vont en prison; ils y sont ensemble; le père

s'y installe presque avec eux, faisant de la Conciergerie sa maison.

Cependant son tour vient à lui aussi. Il est forcé de s'éloigner

de France, pour des causes qui, si elles étaient rappelées ici,

troubleraient le calme de ces pages. Dans la grande chute de tout,

qui survient alors, le commencement d'aisance ébauché par son travail

s'écroule; il faudra qu'il recommence; en attendant, il faut qu'il

parte. Il part. Il s'éloigne par une nuit d'hiver. La pluie, la bise,

la neige, bon apprentissage pour une âme, à cause de la ressemblance

de l'hiver avec l'exil. Le regard froid de l'étranger s'ajoute

utilement au ciel sombre; cela trempe un coeur pour l'épreuve. Ce père

s'en va, au hasard, devant lui, sur une plage déserte, au bord de

la mer. Au moment où il sort de France, ses fils sortent de prison,

coïncidence heureuse, de façon qu'ils peuvent le suivre; il avait

partagé leur cellule, ils partagent sa solitude.

II

On vit ainsi. Les années passent. Que font-ils pendant ce temps-là?

Une chose simple, leur devoir. De quoi se compose pour eux le devoir?

de ceci: Persister. C'est-à-dire servir la patrie, l'aimer, la

glorifier, la défendre; vivre pour elle et loin d'elle; et, parce

qu'on est pour elle, lutter, et, parce qu'on est loin d'elle,

souffrir.

Servir la patrie est une moitié du devoir, servir l'humanité est

l'autre moitié; ils font le devoir tout entier. Qui ne le fait pas

tout entier, ne le fait pas, telle est la jalousie de la conscience.

Comment servent-ils l'humanité? en étant de bon exemple.

Ils ont une mère, ils la vénèrent; ils ont une soeur morte, ils la

pleurent; ils ont une soeur vivante, ils l'aiment; ils ont un père

proscrit, ils l'aident. A quoi? à porter la proscription. Il y a des

heures où cela est lourd. Ils ont des compagnons d'adversité, ils

se font leurs frères; et à ceux qui n'ont plus le ciel natal, ils

montrent du doigt l'espérance, qui est le fond du ciel de tous les

hommes. Il y a parfois dans ce groupe intrépide de vaincus des

instants de poignante angoisse. On en voit un qui se dresse la nuit

sur son lit et se tord les bras en criant: _Dire que je ne suis plus

en France!_ Les femmes se cachent pour pleurer, les hommes se cachent

pour saigner. Ces deux jeunes bannis sont fermes et simples. Dans ces

ténèbres, ils brillent; dans cette nostalgie, ils persévèrent; dans ce

désespoir, ils chantent. Pendant qu'un homme, en ce moment-là empereur

des français et des anglais, vit dans sa demeure triomphale, baisé

des reines, vainqueur, tout-puissant et lugubre, eux, dans la maison

d'exil inondée d'écume, ils rient et sourient. Ce maître du monde et

de la minute a la tristesse de la prospérité misérable; eux, ils ont

la joie du sacrifice. Ils ne sont pas abandonnés d'ailleurs; ils ont

d'admirables amis: Vacquerie, le puissant et superbe esprit; Meurice,

la grande âme douce; Ribeyrolles, le vaillant coeur. Ces deux frères

sont dignes de ces fiers hommes-là. Aucune sérénité n'éclipse la

leur; que la destinée fasse ce qu'elle voudra, ils ont l'insouciance

héroïque des consciences heureuses. L'aîné, à qui l'on parle de

l'exil, répond: _Cela ne me regarde pas_. Ils prennent avec cordialité

leur part de l'agonie qui les entoure; ils pansent dans toutes les

âmes la plaie rongeante que fait le bannissement. Plus la patrie est

absente, plus elle est présente, hélas! Ils sont les points d'appui de

ceux qui chancellent; ils déconseillent les concessions que le mal du

pays pourrait suggérer à quelques pauvres êtres désorientés. En même

temps, ils répugnent à l'écrasement de leurs ennemis, même infâmes. Il

arrive un jour qu'on découvre, dans ce campement de proscrits, dans

cette famille d'expatriés, un homme de police, un traître affectant

l'air farouche, un agent de Maupas affublé du masque d'Hébert; toutes

ces probités indignées se soulèvent, on veut tuer le misérable, les

deux frères lui sauvent la vie. Qui use du droit de souffrance peut

user du droit de clémence. Autour d'eux, on sent que ces jeunes hommes

ont la foi, la vraie, celle qui se communique. De là, une certaine

autorité mêlée à leur jeunesse. Le proscrit pour la vérité est un

honnête homme dans l'acception hautaine du mot; ils ont cette grave

honnêteté-là. Toute défaillance à côté d'eux est impossible; ils

offrent leur robuste épaule à tous les accablements. Toujours debout

sur le haut de l'écueil, ils fixent sur l'énigme et sur l'ombre leur

regard tranquille, ils font le signal d'attente dès qu'ils voient

une lueur poindre à l'horizon, ils sont les vigies de l'avenir. Ils

répandent dans cette obscurité on ne sait quelle clarté d'aurore,

silencieusement remerciés par la douceur sinistre des résignés.

III

En même temps qu'ils accomplissent la loi de fraternité, ils exécutent

la loi du travail.

Actes et Paroles, Volume 4: Depuis l'Exil 1876-1885 · 第 22 / 24 段