Le foyer de la raison est nécessairement le foyer de l'art. Paris

éclaire dans les deux sens; d'un côté la vie réelle, de l'autre la vie

idéale. Pourquoi cette ville est-elle éprise du beau? Parce qu'elle

est éprise du vrai. Ici apparaît dans son néant la puérile distinction

entre le fond et la forme, dont une fausse école de critique a vécu

pendant trente ans. Fond et forme, idée et image, sont, dans l'art

complet, des identités. La vérité donne la lumière blanche; en

traversant ce milieu étrange qu'on nomme le poëte, elle reste lumière

et devient couleur. Une des puissances du génie, c'est qu'il est

prisme. Elle reste réalité et devient imagination. La grande poésie

est le spectre solaire de la raison humaine.

III

Paris n'est pas une ville; c'est un gouvernement. «Qui que tu sois,

voici ton maître.» Je vous défie de porter un autre chapeau que le

chapeau de Paris. Le ruban de cette femme qui passe gouverne. Dans

tous les pays, la façon dont ce ruban est noué fait loi. Le boy de

Blackfriars copie le gamin de la rue Grénetat. La manola de Madrid a

encore aujourd'hui pour idéal la grisette. Caillé, le blanc qui a vu

Tombouctou, disait avoir trouvé, dans le Bagamedri, sur la hutte d'un

nègre, cette inscription: _A l'instar de Paris_. Paris a ses caprices,

ses faux goûts, ses illusions d'optique; un moment il a mis Lafon

au-dessus de Talma et Wellington au-dessus de Napoléon. Quand il se

trompe, tant pis pour le bon sens universel. La boussole est affolée.

Le progrès est quelques instants à tâtons.

L'autorité allant dans un sens, l'opinion allant dans l'autre; un

gouvernement obscur sur un peuple lumineux; ce phénomène se voit

parfois, même à Paris. Paris le traverse comme on traverse une pluie.

Le lendemain il se sèche au soleil.

C'est à Paris qu'est l'enclume des renommées. Paris est le point de

départ des succès. Qui n'a pas dansé, chanté, prêché, parlé devant

Paris n'a pas dansé, chanté, prêché et parlé. Paris donne la palme et

il la chicane. Ce distributeur de popularité a parfois des avarices.

Les talents, les esprits, les génies, sont de sa compétence, et il

conteste, volontiers, et le plus longtemps qu'il peut, les plus

grands. Qui a été plus nié que Molière [1]? Et à ce sujet,--disons-le

en passant,--que l'artiste et le poëte ne souhaitent pas trop n'être

point contestés. Être discuté, c'est traverser l'épreuve. Épuiser de

son vivant la contradiction est utile. Le rabais qui n'aura pas été

essayé sur vous votre vie durant, vous le subirez plus tard. A la

mort, les incontestés décroissent et les contestés grandissent. La

postérité veut toujours retravailler à une gloire.

Paris, insistons-y, est un gouvernement. Ce gouvernement n'a ni juges,

ni gendarmes, ni soldats, ni ambassadeurs; il est l'infiltration,

c'est-à-dire la toute-puissance. Il tombe goutte à goutte sur le

genre humain, et le creuse. En dehors de qui a la qualité officielle

d'autorité, au-dessus, au-dessous, plus bas, plus haut, Paris existe,

et sa façon d'exister règne. Ses livres, ses journaux, son théâtre,

son industrie, son art, sa science, sa philosophie, ses routines

qui font partie de sa science, ses modes qui font partie de sa

philosophie, son bon et son mauvais, son bien et son mal, tout

cela agite les nations et les mène. Vous empêcherez plus aisément

l'invasion des sauterelles que l'invasion des modes, des moeurs, des

élégances, des ironies, des enthousiasmes. Cela entre partout, et

opère irrésistiblement. Toutes ces choses, qui sont Paris, sont autant

de rongeurs invisibles. Dans toutes les constructions sociales et

politiques actuellement solides et satisfaisantes au regard, Paris,

à l'état latent, pullule, sape et mine, ménageant les surfaces qui

restent intactes. Ce fourmillement des idées parisiennes, dry-rot

effrayant, évide l'intérieur des pouvoirs patents, met dedans

l'inconnu, et les laisse debout jusqu’au jour de la chute

en poussière. Même dans les pays hiérarchiques, tels que la

Grande-Bretagne, ou despotiques, tels que la Russie, ce travail de

Paris se fait. La réforme, en Angleterre, résulte de notre suffrage

universel. Et c'est bien. Le présent, si robuste qu'il semble et si

hautain qu'il soit, est attaqué de cette maladie incurable, l'avenir.

Tous les matins, l'humanité en s'éveillant regarde le coin de son

mur. Paris y affiche son spectacle jusqu'à ce qu'il y affiche sa

révolution. Que donne-t-on aujourd'hui? Scribe. Et demain? Lafayette.

Quand il est mécontent, Paris se masque. De quel masque? d'un masque

de bal. Aux heures où d'autres prendraient le deuil, il déconcerte

étrangement l'observateur. En fait de suaire, il met un domino.

Chansons, grelots, mascarades, tous les airs penchés de

l'abâtardissement, pyrrhiques excessives, musiques bizarres, la

décadence jouée à s'y méprendre, des fleurs partout. Transformation

gaie. Y réfléchir.

Note [1]:

Avant qu'un peu de terre obtenu par prière

Pour jamais dans la tombe eût enfermé Molière,

Mille de ses beaux traits, aujourd'hui si vantés,

Furent des sots esprits à nos yeux rebutés.

L'ignorance et l'erreur, à ses naissantes pièces,

En habits de marquis, en robes de comtesses,

Venaient pour diffamer son chef-d'oeuvre nouveau,

Et secouaient la tête à l'endroit le plus beau.

Etc. (BOILEAU.)

IV

Un défunt procureur général, fort peu malveillant pour le pouvoir,

s'est fâché tout rouge contre Paris. Son mécontentement contre les

parisiens produisit des catilinaires contre les parisiennes. Ce

magistrat, qui était, à ce qu'il paraît, de l'Académie, a prolongé ses

réquisitoires jusque sur les toilettes des femmes. La mort l'a surpris

prématurément, car probablement le sévère accusateur officiel, en

sortant de sa colère contre le trop d'ampleur des jupes, eût passé à

la seconde question, le trop de largeur des consciences; et, après

s'être énergiquement indigné de beaucoup de bijoux sur une femme, il

nous eût dit l'effet que lui faisaient beaucoup de serments sur un

homme.

On est Caton ou on ne l'est pas.

Il existe d'autres vieillards, éloignés de Paris pour des motifs

quelconques depuis quinze ou seize ans, qui vivent solitaires, qui ne

voient jamais d'autres toilettes que celle de l'aurore sortant de la

mer, et qui sont plus indulgents. Ils aiment ces villes où le soudain

est toujours caché. D'ailleurs, dans les villes où il y a de la femme,

il y a du héros. Les excès de parure ont au fond la même source que

les excès de bravoure. Prenez garde, cette langueur n'est peut-être

que l'attente d'une occasion. On a vu les efféminés se redresser

virils. Une ville était plus vaillante que Sparte; c'était Sybaris.

Supposez, par exemple, le territoire à défendre, un roulement de

tambour à la frontière, et vous verrez. Quelle plus folle journée que

le dix-huitième siècle? Le soir arrivé, c'est la Convention, c'est la

Patrie en danger, c'est le premier venu immense, c'est Rouget de Lisle

trouvant le chant dont Barra trouve l'action, c'est la France des

Quatorze armées. Sur ce, comptez les défauts, et requérez contre

Paris. Montrez-lui le poing. Pourquoi pas? Boerhaave, étudiant les

fièvres cérébrales, s'écriait: _Que de mal on peut dire du soleil!_

En quatre mots, et tout net, Paris ne recule pas.

Pourtant il a ses inconséquences, parfois coupables. Ainsi, il s'est

ému pour la Pologne et ne s'émeut pas pour l'Irlande; il s'est ému

pour l'Italie et ne s'émeut pas pour la Roumanie, qui est Italie;

il s'est ému pour la Grèce et ne s'émeut pas pour la Crète, qui est

Grèce. Il y a quarante ans, Psara l'a soulevé; aujourd'hui Arcadion

le laisse froid. Même héroïsme pourtant, même cause, même droit; mais

autre moment. Hélas! Paris aussi a ses sommeils. _Quandoque bonus

dormitat_. Quelquefois, cette immensité a pour occupation le néant.

Il faut l'aimer, il faut la vouloir, il faut la subir, cette ville

frivole, légère, chantante, dansante, fardée, fleurie, redoutable,

qui, nous l'avons dit, à qui la prend donne la puissance, que

Maximilien, aïeul de Charles-Quint, aurait payée de tout son empire,

que les Girondins auraient achetée de leur sang et que Henri IV eut

pour une messe. Ses lendemains sont toujours bons. La folie de Paris,

cuvée, est sagesse.

V

Mais, dira-t-on, le Paris immédiatement actuel, le Paris de ces quinze

dernières années, ce tapage nocturne, ce Paris de mascarade et de

bacchanale, auquel on applique particulièrement le mot décadence,

qu'en pensez-vous? Ce que nous en pensons? nous n'y croyons pas. Ce

Paris-là existe-t-il? S'il existe, il est au vrai Paris du passé et de

l'avenir ce qu'est une feuille à un arbre. Moins encore. Ce qu'est

une excroissance à un organisme. Jugerez-vous le chêne sur le gui?

Jugerez-vous Cicéron sur le pois chiche.

Un peu d'ombre flottante ne compte pas dans un immense lever d'aurore.

Nous nions la décadence, nous ne nions pas la réaction. Une réaction

ressemble à une décadence; faites la différence pourtant: la décadence

est incurable, la réaction n'est que momentanée. Qu'en cet instant où

nous sommes la réaction sévisse, nous n'en disconvenons point. Nous

constatons volontiers une réaction actuelle, aussi violente, et par

conséquent aussi faible qu'on voudra, et sur tous les points, et

qui se manifeste à peu près partout, contre l'ensemble du fait

révolutionnaire et démocratique, contre tout le mouvement d'esprits

dérivé de 89, contre toutes les idées qui ont la vie et l'avenir.

Cette réaction, si vaillamment dénoncée par l'éloquence fière et forte

d'Eugène Pelletan, par l'étincelante gaieté philosophique de Pierre

Véron, par l'ironie pénétrante et profonde de Henri Rochefort, par

Michelet, par Louis Ulbach, et par la généreuse indignation de presque

tous les écrivains démocratiques, essaie de remonter tous les courants

de la révolution, le courant littéraire comme le courant politique, le

courant philosophique comme le courant social, le courant des idées

comme le courant des faits, et prend le progrès à rebours et le

siècle à contre-sens. Nous en sommes peu inquiet. Cet oïdium des

intelligences est superficiel; le fond de la pensée publique n'est

point touché; quel que soit l'effort rétrograde, la tendance de

l'époque n'en sera en rien altérée. C'est la minute qui est malade,

non le siècle.

Cela voudrait être un retour au passé, passé politique absolutiste,

passé littéraire monarchique, restauration du droit divin comme

principe et du goût classique comme dogme. Peine perdue. Ce

contre-courant produit par un barrage disparaîtra avec le barrage.

Cette réaction, dont sourient les penseurs, durera ce que durent les

réactions, le temps que le reflux arrive. Or le reflux des principes

est aussi éternel, aussi absolu et aussi certain que le reflux des

océans. Donc passons. De bas empire point.

Le fond du siècle est grand et honnête. Disons-le, après la révolution

française, aucune gangrène de peuple n'est possible. Grâce à la France

pénétrante, grâce à notre idéal social infiltré à cette heure dans

toutes les intelligences humaines, d'un pôle à l'autre, grâce à ce

vaccin sublime, l'Amérique se guérit de l'esclavage, la Russie du

servage, Rome du fanatisme, les croyances de l'absurdité, les codes de

la barbarie. De chaque chose le virus ôté, voilà là révolution vue

par un de ses plus grands côtés. Regardez. Constatez, sinon le fait

régnant, du moins la tendance souveraine. C'est l'éducation sans

la compression, l'enseignement sans le pédantisme, l'ordre sans le

despotisme, la correction sans la vindicte, le moi sans l'égoïsme, la

concurrence sans le combat, la liberté sans l'isolement, l'homme sans

la bête, la vérité sans la glose, Dieu sans Bible. Qu'est-ce que la

révolution française? un vaste assainissement. Il y avait une peste,

le passé. Cette fournaise a brûlé ce miasme.

VI

Mal parler de Paris, l'injurier, le railler, le dédaigner, cela est

sans inconvénient. Prendre avec les colosses un air de mépris,

rien n'est plus facile. C'est même enfantin. Il y a là-dessus des

rédactions toutes faites. Défiez-vous des ritournelles, c'est comme en

pédagogie la comparaison des poètes vivants à Claudien, à Lucain et à

Stace. Cela date de loin. Cecchi déclare que Dante n'est qu'un Stace;

pour Scudery, Corneille n'est qu'un Claudien, pour Greene, Shakespeare

n'est qu'un Lucain et un Gongora. Voilà Dante, Corneille et

Shakespeare bien malades. Ces procédés de critique, qui ont pris place

dans les cahiers d'expressions des rhétoriciens, sont vieux; mais

qu'importe! ils servent encore aujourd'hui. De même Paris n'est qu'une

Gomorrhe. _Sodome_ est la variante de Joseph de Maistre.

Paris étant haï, c'est un devoir de l'aimer. Pourquoi le hait-on?

parce qu'il est foyer, vie, travail, incubation, transformation,

creuset, renaissance. Parce que de toutes ces choses régnantes

aujourd'hui, superstition, stagnation, scepticisme, obscurité, recul,

hypocrisie, mensonge, Paris est le contraire magnifique. A une époque

où les syllabus décrètent l'immobilité, il fallait rendre un service

au genre humain, prouver le mouvement. Paris le prouvée. Comment? en

étant Paris.

Être Paris, c'est marcher.

A cette heure de réaction contre toutes les tendances du progrès,

dénoncé de tous côtés, de par l'encyclique, de par le droit divin, de

par le «bon goût», de par le _magister dixit_, de par l'ornière, de

par la tradition, etc., en cette insurrection flagrante de tout le

passé, passé fanatique, passé scolastique, passé autoritaire, contre

ce puissant dix-neuvième siècle, fils de la révolution et père de

la liberté, il est utile, il est nécessaire, il est juste de rendre

témoignage à Paris. Attester Paris, c'est affirmer, en dépit de toutes

les apparences évidentes acceptées du vulgaire, la continuation de la

vaste évolution humaine vers la libération universelle. Au moment où

nous sommes, la coalition nocturne des vieux préjugés et des vieux

régimes triomphe, et croit Paris en détresse, à peu près comme les

sauvages croient le soleil en danger pendant l'éclipse.

Cette affirmation de Paris, ce livre la fait.

Cette affirmation, elle est dans les pages qu'on lit en ce moment.

Affirmation de la démocratie, affirmation de la paix, affirmation du

siècle. Pourtant indiquons ce qui est en notre pensée le côté réservé.

Une affirmation n'existe qu'à la condition d'être en même temps une

négation. Donc ces pages nient quelque chose.

C'est un Oui qui dit Non.

Du reste, en écrivant ces quelques feuilles, nous n'engageons pas

plus le livre [Note: Le livre _Paris-Guide_, publié pour l'Exposition

universelle de 1867, et dont les pages de Victor Hugo étaient

l'Introduction.] que nous ne sommes engagé par lui. Si quelqu'un

dans ce livre est peu de chose, c'est nous. Un édifice bâti par une

éblouissante légion d'esprits, voilà ce que c'est que ce livre. Si à

tous les noms dont il offre la pléiade, il réunissait les autres noms

lumineux qui, pour des raisons diverses, lui manquent, ce livre, ce

serait Paris même. Quant à nous, ainsi que cela convient, nous sommes

sur le seuil, presque dehors. Absent de la ville, absent du livre. Il

existe au delà de nous, et nous sommes en deçà. Isolement humble et

sévère, que nous acceptons.

V

DECLARATION DE PAIX

I

Que l'Europe soit la bienvenue.

Qu'elle entre chez elle. Qu'elle prenne possession de ce Paris qui

lui appartient, et auquel elle appartient! Qu'elle ait ses aises et

qu'elle respire à pleins poumons dans cette ville de tous et pour

tous, qui a le privilège de faire des actes européens! c'est d'ici que

sont parties toutes les hautes impulsions de l'esprit du dix-neuvième

siècle; c'est ici que s'est tenu, magnifique spectacle contemporain,

pendant trente-six ans de liberté, le concile des intelligences;

C'est ici qu'ont été posées, débattues et résolues dans le sens de la

délivrance, toutes les grandes questions de cette époque: droit de

l'individu, base et point de départ du droit social, droit du travail,

droit de la femme, droit de l'enfant, abolition de l'ignorance,

abolition de la misère, abolition du glaive sous toutes ses formes,

inviolabilité de la vie humaine.

Comme les glaciers, qui ont on ne sait, quelle chasteté grandiose,

et qui, d'un mouvement insensible, mais irrésistible et inconnu,

rejettent sur leur moraine les blocs erratiques, Paris a mis dehors

toutes les immondices, la voirie, les abattoirs, la peine de mort.

Cette pénalité, inquiétude de la conscience publique qui sent là un

empiétement sur l'inconnu, Paris l'a supprimée autant qu'il était en

lui. Il a compris que l'échafaud chassé, c'était, dans un temps donné,

l'échafaud détruit, et il a mis la guillotine à la porte. De cette

façon, il a été aussi peu complice que possible du suicide qui a eu

lieu dernièrement par le moyen du bourreau, la société obéissant à la

réquisition d'un enfant-monstre. [Footnote: Lemaire.] En dépit de la

fiction de l'enceinte fortifiée, la Roquette, c'est dehors. On pend

dans Londres, on ne pourrait guillotiner dans Paris. De même qu'il n'y

a plus de Bastille, il n'y a plus de place de Grève. Si l'on essayait

de redresser la guillotine devant l'hôtel de ville, les pavés se

soulèveraient. Tuer dans ce milieu humain n'est plus possible. Présage

décisif et certain. Le pas qui reste à faire est celui-ci: mettre hors

la loi ce qui est hors la ville. Il se fera. La sagesse du législateur

est de suivre le philosophe, et ce qui a son commencement dans les

esprits a inévitablement sa fin dans le code. Les lois sont le

prolongement des moeurs. Enregistrons les faits à mesure qu'ils se

présentent. Dès à présent, quand la peine de mort opère sur une

place publique de France, défense est faite à l'armée de regarder

l'échafaud; les hommes de garde ne doivent point faire face au

supplice, et les soldats ont ordre de tourner le dos à la loi. C'est

là, à vrai dire, une exécution de la guillotine. Il faut louer

l'autorité publique quelconque qui l'a voulue.

Au fond, cette autorité, c'est Paris.

Paris est un flambeau allumé. Un flambeau allumé a une volonté.

Paris, après 89, la révolution politique, a fait 1830, la révolution

littéraire; remise en équilibre des deux régions, la région de

l'idée appliquée et la région de l'idée pure; installation dans

l'intelligence de la démocratie installée dans l'état; suppression des

routines ici comme des abus là; transformation du goût français en

goût européen; remplacement d'un art ayant pour souverain le public

par un art ayant pour élève le peuple. Ce peuple, celui de Paris, est

déjà pensif et profond. Prenez ce petit être qu'on appelle le gamin

de Paris; en révolution que fait-il? il respecte le chemin de fer et

démolit l'octroi; et l'instinct de cet enfant éclaire toute l'économie

politique. C'est à Paris que la question des banques s'élabore, et que

se centralise ce vaste et fécond mouvement coopératif qui, donnant

raison aux prévisions du grand socialiste de 1848, Louis Blanc,

amalgame le capitaliste à l'ouvrier, associe les industries sans gêner

la liberté, proportionne le résultat à l'effort, et résout l'un par

l'autre les deux problèmes du bien-être et du travail. Les préjugés et

les erreurs sont des torsions qui exigent un redressement; l'appareil

orthopédique, ébauché par Ramus, agrandi par Rabelais, retouché par

Montaigne, rectifié par Montesquieu, perfectionné par Voltaire,

complété par Diderot, achevé par la Constitution de l'an II, est à

Paris. Paris tient école. École de civilisation, école de croissance,

école de raison et de justice. Que les peuples viennent se tremper

l'âme dans ce tourbillon de vie! que les nations viennent vénérer cet

hôtel de ville d'où est sorti le suffrage universel, cet Institut,

avant peu régénéré, d'où sortira l'enseignement gratuit et

obligatoire, ce Louvre d'où sortira l'égalité, ce champ de Mars d'où

sortira la fraternité. Ailleurs on forge des armées; Paris est une

forge d'idées.

Bonne espérance à l'avenir! Paris est la ville de la puissance par la

concorde, de la conquête par le désintéressement, de la domination par

l'ascension, de la victoire par l'adoucissement, de la justice par

la pitié et de l'éblouissement par la science. De l'Observatoire la

philosophie voit une plus grande quantité de Dieu que la religion n'en

voit de Notre-Dame. Dans cette cité prédestinée, le contour vague,

mais absolu, du progrès est partout reconnaissable; Paris, chef-lieu

d'Europe, est déjà hors de l'ébauche, et, dans toutes les révolutions

qui dégagent lentement sa forme définitive, on distingue la pression

de l'idéal, comme on voit sur le bloc de glaise à demi pétri le pouce

de Michel-Ange.

Le merveilleux phénomène d'une capitale déjà existante représentant

une fédération qui n'existe pas encore, et d'une ville ayant

l'envergure latente d'un continent, Paris nous l'offre. De là

l'intérêt pathétique qui se mêle au puissant spectacle de cette

cité-âme.

Les villes sont des bibles de pierre. Celle-ci n'a pas un dôme, pas

un toit, pas un pavé, qui n'ait quelque chose à dire dans le sens de

l'alliance et de l'union, et qui ne donne une leçon, un exemple ou

un conseil. Que les peuples viennent dans ce prodigieux alphabet de

monuments, de tombeaux et de trophées épeler la paix et désapprendre

la haine. Qu'ils aient confiance. Paris a fait ses preuves. De Lutèce

devenir Paris, quel plus magnifique symbole? Avoir été la boue et

devenir l'esprit!

II

L'année 1866 a été le choc des peuples, l'année 1867 sera leur

rendez-vous.

Les rendez-vous sont des révélations. Là où il y a rencontre, il y a

entente, attraction, frottement, contact fécond et utile, éveil des

initiatives, intersection des convergences, rappel des déviations au

but, fusion des contraires dans l'unité; telle est l'excellence des

rendez-vous. Il en sort un éclaircissement. Un carrefour de sentiers

avec son poteau indicateur débrouille une forêt, un confluent de

rivières conseille la colonisation, une conjonction de planètes

éclaire l'astronomie. Qu'est-ce qu'une exposition universelle? C'est

le monde voisinant. On va causer un peu ensemble. On vient comparer

les idéals. Confrontation de produits en apparence, confrontation

d'utopies en réalité. Tout produit a commencé par être une chimère.

Voyez-vous ce grain de blé; il a été, pour les mangeurs de glands, une

absurdité.

Chaque peuple a son patron de l'avenir qui est une extravagance;

l'amalgame et la superposition de toutes ces extravagances diverses

composent, pour l'oeil fixe du penseur, la confuse et lointaine figure

du réel. Ces réverbérations viennent des profondeurs. Ainsi les

fantômes ébauchent l'être; ainsi les idolâtries esquissent Dieu.

Actes et Paroles, Volume 4: Depuis l'Exil 1876-1885 · 第 21 / 24 段