Palerme a l'Etna, Paris a la pensée. Constantinople est plus près du

soleil, Paris est plus près de la civilisation. Athènes a bâti le

Parthénon, mais Paris a démoli la Bastille.

George Sand parle magnifiquement quelque part des vies antérieures.

Ces existences préparatoires, sortes de dépouillements successifs de

la destinée, les villes les ont comme les hommes. Paris druidique,

Paris romain, Paris carlovingien, Paris féodal, Paris monarchique,

Paris philosophe, Paris révolutionnaire, quelle ascension lente, mais

quelle sublime sortie des ténèbres!

_Après moi le déluge!_ dit le dernier sultan de la série. On sent en

effet, sous ce Louis XV, qu'un certain accomplissement s'apprête,

tant la petitesse de tout est formidable. Vers la fin du dix-huitième

siècle, l'histoire ne peut plus être étudiée qu'au microscope. On voit

un fourmillement de nains, et c'est tout; d'Aiguillon, Richelieu,

Maurepas, Calonne, Vergennes, Brienne, Montmorin; brusquement une

ouverture se fait dans ce qu'on pourrait nommer le mur du fond, et

il apparaît des inconnus hauts de cent coudées, et voici Mirabeau,

l'homme-éclair, et voici Danton, l'homme-foudre, et les événements

deviennent dignes de Dieu.

Il semble que la France commence.

II

On sait ce que c'est que le point vélique d'un navire; c'est le lieu

de convergence, endroit d'intersection mystérieux pour le constructeur

lui-même, où se fait la somme des forces éparses dans toutes les

voiles déployées. Paris est le point vélique de la civilisation.

L'effort partout dispersé se concentre sur ce point unique; la pesée

du vent s'y appuie. La désagrégation des initiatives divergentes

dans l'infini vient s'y recomposer et y donne sa résultante. Cette

résultante est une poussée profonde, parfois vers le gouffre, parfois

vers les Atlantides inconnues. Le genre humain, remorqué, suit.

Percevoir, pensif, ce murmure de la marche universelle, cette rumeur

des tempêtes en fuite, ce bruit d'agrès, ces soufflements d'âmes en

travail, ces gonflements et ces tensions de manoeuvre, cette vitesse

de la bonne route faite, aucune extase ne vaut cette rêverie. Paris

est sur toute la terre le lieu où l'on entend le mieux frissonner

l'immense voilure invisible du progrès.

Paris travaille pour la communauté terrestre.

De là autour de Paris, chez tous les hommes, dans toutes les races,

dans toutes les colonisations, dans tous les laboratoires de la

pensée, de la science et de l'industrie, dans toutes les capitales,

dans toutes les bourgades, un consentement universel.

Paris fait à la multitude la révélation d'elle-même.

Cette multitude que Cicéron appelle _plebs_, que Bessarion appelle

_canaglia_, que Walpole appelle _mob_, que de Maistre appelle

_populace_, et qui n'est pas autre chose que la matière première de la

nation, à Paris elle se sent Peuple. Elle est à la fois brouillard et

clarté. C'est la nébuleuse qui, condensée, sera l'étoile.

Paris est le condensateur.

III

Voulez-vous vous rendre compte de ce qu'est cette ville? Faites une

chose étrange. Mettez-la aux prises avec la France. Et d'abord

éclate une question. Quelle est la fille? quelle est la mère? Doute

pathétique. Stupéfaction du penseur.

Ces deux géantes en viennent aux mains. De quel côté est la voie de

fait impie?

Cela s'est-il jamais vu? Oui. C'est presque un fait normal. Paris s'en

va seul, la France suit de force, et irritée; plus tard elle s'apaise

et applaudit; c'est une des formes de notre vie nationale. Une

diligence passe avec un drapeau; elle vient de Paris. Le drapeau n'est

plus un drapeau, c'est une flamme, et toute la traînée de poudre

humaine prend feu derrière lui.

Vouloir toujours; c'est le fait de Paris. Vous croyez qu'il dort, non,

il veut. La volonté de Paris en permanence, c'est là ce dont ne se

doutent pas assez les gouvernements de transition. Paris est toujours

à l'état de préméditation. Il a une patience d'astre mûrissant

lentement un fruit. Les nuages passent sur sa fixité. Un beau jour,

c'est fait. Paris décrète un événement. La France, brusquement mise en

demeure, obéit.

C'est pour cela que Paris n'a pas de conseil municipal.

Cet échange d'effluves entre Paris centre, et la France sphère, cette

lutte qui ressemble à un balancement de gravitations, ces alternatives

de résistance et d'adhésion, ces accès de colère de la nation contre

la cité, puis ces acceptations, tout cela indique nettement que

Paris, cette tête, est plus que la tête d'un peuple. Le mouvement est

français, l'impulsion est parisienne. Le jour où l'histoire, devenue

de nos jours si lumineuse, donnera à ce fait singulier la valeur qu'il

a, on verra clairement le mode d'ébranlement universel, de quelle

façon le progrès entre en matière, sous quels prétextes la réaction

s'attarde, et comment la masse humaine se désagrège en avant-garde

et en arrière-garde, de telle sorte que l'une est déjà à Washington,

tandis que l'autre est encore à César.

Sur ce conflit séculaire, et si fécond en émulation, de la nation et

de la cité, posez la révolution, voici ce que donne ce grossissement:

d'un côté la Convention, de l'autre la Commune. Duel titanique.

Ne reculons pas devant les mots, la Convention incarne un fait

définitif, le Peuple, et la Commune incarne un fait transitoire, la

Populace. Mais ici la populace, personnage immense, a droit. Elle est

la Misère, et elle a quinze siècles d'âge. Euménide vénérable. Furie

auguste. Cette tête de Méduse a des vipères, mais des cheveux blancs.

La Commune a droit; la Convention a raison. C'est là ce qui est

superbe. D'un côté la Populace, mais sublimée; de l'autre, le Peuple,

mais transfiguré. Et ces deux animosités ont un amour, le genre

humain, et ces deux chocs ont une résultante, la Fraternité. Telle est

la magnificence de notre révolution.

Les révolutions ont un besoin de liberté, c'est leur but, et un besoin

d'autorité, c'est leur moyen. La convulsion étant donnée, l'autorité

peut aller jusqu'à la dictature et la liberté jusqu'à l'anarchie.

De là un double accès despotique qui a le sombre caractère de la

nécessité, un accès dictatorial et un accès anarchique. Oscillation

prodigieuse.

Blâmez si vous voulez, mais vous blâmez l'élément. Ce sont des faits

de statique, sur lesquels vous dépensez de la colère. La force des

choses se gouverne par A+B, et les déplacements du pendule tiennent

peu de compte de votre mécontentement.

Ce double accès despotique, despotisme d'assemblée, despotisme de

foule, cette bataille inouïe entre le procédé à l'état d'empirisme et

le résultat à l'état d'ébauche, cet antagonisme inexprimable du but

et du moyen, la Convention et la Commune le représentent avec une

grandeur extraordinaire. Elles font visible la philosophie de

l'histoire.

La Convention de France et la Commune de Paris sont deux quantités de

révolution. Ce sont deux valeurs, ce sont deux chiffres. C'est

l'A plus B dont nous parlions tout à l'heure. Des chiffres ne se

combattent pas, ils se multiplient. Chimiquement, ce qui lutte se

combine. Révolutionnairement aussi.

Ici l'avenir se bifurque et montre ses deux têtes; il y a plus de

civilisation dans la Convention et plus de révolution dans la Commune.

Les violences que fait la Commune à la Convention ressemblent aux

douleurs utiles de l'enfantement.

Un nouveau genre humain, c'est quelque chose. Ne marchandons pas trop

qui nous donne ce résultat.

Devant l'histoire, la révolution étant un lever de lumière venu à son

heure, la Convention est une forme de la nécessité, la Commune est

l'autre; noires et sublimes formes vivantes debout sur l'horizon, et

dans ce vertigineux crépuscule où il y a tant de clarté derrière tant

de ténèbres, l'oeil hésite entre les silhouettes énormes des deux

colosses.

L'un est Léviathan, l'autre est Béhémoth.

IV

Il est certain que la révolution française est un commencement.

_Nescio quid majus nascitur Iliade_.

Remarquez ce mot: Naissance. Il correspond au mot Délivrance. Dire: la

mère est délivrée, cela veut dire: l'enfant est né. Dire: la France

est libre, cela veut dire l'âme humaine est majeure.

La vraie naissance, c'est la virilité.

Le 14 juillet 1789, l'heure de l'âge viril a sonné.

Qui a fait le 14 juillet?

Paris.

La grande geôle d'état parisienne symbolisait l'esclavage universel.

Paris toujours un peu tenu en prison, ç'a été de tout temps

l'arrière-pensée des princes. Gêner qui nous gêne est une politique.

La Bastille au centre, une muraille à la circonférence, avec cela on

peut régner. Murer Paris, ce fut le rêve. Stabilité sous clôture;

cette discipline imposée aux moines, on a voulu l'imposer à Paris. De

là contre la croissance de cette ville mille précautions, et beaucoup

de ceintures bouclées avec des tours. D'abord, la circonvallation

romaine, à laquelle était adossée, près Saint-Merry, la maison

de l'abbé Suger, puis le mur de Louis VII, puis le mur de

Philippe-Auguste, puis le mur du roi Jean, puis le mur de Charles

V, puis le mur de l'octroi de 1786, puis l'escarpe et contrescarpe

d'aujourd'hui. Autour de cette ville, la monarchie a passé son temps à

construire des enceintes, et la philosophie à les détruire. Comment?

Par la simple irradiation de la pensée. Pas de plus irrésistible

puissance. Un rayonnement est plus fort qu'une muraille.

Enfermer la ville est un expédient; l'amoindrir en serait un autre.

Ceux à qui Paris fait peur y ont songé. Soutirer la vie à cette

cité monstre et prodige, pourquoi pas? On a essayé. On installait

volontiers les états généraux à Blois; Bourges était déclaré capitale;

de temps en temps les rois envoyaient le parlement à Pontoise;

Versailles a été un exutoire. De nos jours on a proposé de mettre

l'école polytechnique à Orléans, l'école de droit à Rouen, l'école de

médecine à Tours, l'institut ici, la cour de cassation là, etc. De

cette façon, on clivait Paris; cliver un diamant, c'est le couper

en petits morceaux. On avait vingt petits Paris au lieu d'un gros.

Admirable moyen de convertir trente millions en trente mille francs.

Demandez à un lapidaire ce qu'il pense de la décentralisation du

Régent.

Le fait fatal, le fait brutal, si vous voulez, a déjoué toutes ces

combinaisons.

Sous cette réserve qu'il n'y a jamais rien que d'approximatif dans

l'assimilation du fait et de l'idée, l'agrandissement matériel donne,

en de certains cas, la mesure de l'agrandissement moral, Paris a

d'abord tenu tout entier dans l'île Notre-Dame; puis il a jeté un

pont, comme le petit oiseau qui veut sortir donne un coup de bec dans

l'oeuf; puis, sous Philippe-Auguste, il a eu sept cents arpents de

surface, et il a émerveillé Guillaume le Breton; puis, sous Louis XI,

il a eu trois quarts de lieue de tour, et il a enthousiasmé Philippe

de Comines; puis, au dix-septième siècle, il a eu quatre cent treize

rues, et il a ébloui Félibien. Au dix-huitième siècle, il a fait la

révolution, et sonné la grande cloche d'appel, avec six cent soixante

mille habitants. Aujourd'hui il en a dix-huit cent mille. C'est un

plus gros bras qui peut secouer une plus grosse corde.

Le tocsin d'aujourd'hui est un tocsin pacifique. C'est la vaste

sonnerie joyeuse du travail invitant toutes les nations à l'exposition

du chef-d'oeuvre de chacune.

V

Quelque chose de nous est toujours penché sur nos enfants, et dans

le temps futur il entre une dose du temps actuel. La civilisation

traverse des phases quelconques, toujours dominées par la phase

précédente. Aujourd'hui, surtout ce qui est, et sur tout ce qui sera,

la révolution française est en surplomb. Pas un fait humain que ce

surplomb ne modifie. On se sent pressé d'en haut, et il semble que

l'avenir ait hâte et double le pas. L'imminence est une urgence;

l'union continentale, en attendant l'union humaine, telle est

présentement la grande imminence; menace souriante. Il semble, à voir

de toutes parts se constituer les landwehrs, que ce soit le contraire

qui se prépare; mais ce contraire s'évanouira. Pour qui observe du

sommet de la vraie hauteur, il y a dans la nuée de l'horizon plus de

rayons que de tonnerres. Tous les faits suprêmes de notre temps sont

pacificateurs. La presse, la vapeur, le télégraphe électrique, l'unité

métrique, le libre échange, ne sont pas autre chose que des agitateurs

de l'ingrédient Nations dans le grand dissolvant Humanité. Tous les

railways qui paraissent aller dans tant de directions différentes,

Pétersbourg, Madrid, Naples, Berlin, Vienne, Londres, vont au même

lieu, la Paix. Le jour où le premier air-navire s'envolera, la

dernière tyrannie rentrera sous terre.

Le mot Fraternité n'a pas été en vain jeté dans les profondeurs,

d'abord du haut du Calvaire, ensuite du haut de 89. Ce que Révolution

veut, Dieu le veut. L'âme humaine étant majeure, la conscience humaine

est lucide. Cette conscience est révoltée par la voie de fait dite

guerre. Les guerres offensives en particulier, contenant un aveu naïf

de convoitise et de brigandage, sont condamnées par l'humanité honnête

du genre humain. Remettre en marche les armures n'est décidément plus

possible; les panoplies sont vides, les vieux géants sont morts.

Césarisme, militarisme, il y a des musées pour ces antiquités-là.

L'abbé de Saint-Pierre, qui a été le fou, est maintenant le sage.

Quant à nous, nous pensons comme lui; et nous nous figurons sans trop

de peine que les hommes doivent finir par s'aimer. Vivre en paix,

est-ce donc si absurde? On peut, ce nous semble, rêver une époque

où lorsque quelqu'un dira: propreté, promptitude, exactitude, bon

service, on ne songera pas tout d'abord à un canon se chargeant par la

culasse, et où le fusil à aiguille cessera d'être le modèle de toutes

les vertus.

VI

Insistons-y, un certain empiétement du présent sur l'avenir est

nécessaire. Cette vague figuration de ce qui sera dans ce qui

est, Paris l'esquisse. C'est pour la faire mieux saillir, et pour

l'éclairer des deux côtés, que, tout à l'heure, en regard de l'avenir,

nous avons placé le passé. Le fruit est bon à voir, mais maintenant

retournez l'arbre, et montrez sa racine. Cette histoire qu'on vient

de revoir, on peut en refaire et en varier le raccourci; on n'en

modifiera ni le sens ni le résultat. Changer l'altitude ne change

point le corps.

Qu'on interroge, non les archives de l'empire, car le mot _archives

de l'empire_ s'applique seulement aux deux périodes 1804-1814 et

1852-1867, et hors de là n'a aucun sens, qu'on interroge et qu'on

remue jusqu'au fond les _archives de France_, et, de quelque façon

que la fouille soit faite, pourvu que ce soit de bonne foi, la même

histoire incorruptible en sortira.

Cette histoire, qu'on la prenne telle qu'elle est, qu'on en ait la

quantité d'horreur qu'elle mérite, à la condition qu'on finisse

par admirer. Le premier mot est Roi, le dernier mot est Peuple.

L'admiration comme conclusion, c'est là ce qui caractérise le penseur.

Il pèse, examine, compare, sonde, juge; puis, s'il est tourné vers

le relatif, il admire, et, s'il est tourné vers l'absolu, il adore.

Pourquoi? parce que dans le relatif il constate le progrès; parce que

dans l'absolu il constate l'idéal. En présence du progrès, loi des

faits, et de l'idéal, loi des intelligences, le philosophe aboutit au

respect. Le coup de sifflet final est d'un idiot.

Admirons les peuples chercheurs, et aimons-les. Ils sont pareils aux

Empédocles dont il reste une sandale et aux Christophe Colombe dont il

reste un monde. Ils s'en vont à leurs risques et périls dans le grand

travail de l'ombre. Ils ont souvent aux mains la boue du déblaiement

à tâtons. Leur reprocherez-vous les déchirures de leurs habits

d'ouvriers? O sombres ingrats que vous êtes!

Dans l'histoire humaine, parfois c'est un homme qui est le chercheur,

parfois c'est une nation. Quand c'est une nation, le travail, au

lieu de durer des heures, dure des siècles, et il attaque l'obstacle

éternel par le coup de pioche continu. Cette sape des profondeurs,

c'est le fait vital et permanent de l'humanité. Les chercheurs,

hommes et peuples, y descendent, y plongent, s'y enfoncent, parfois

y disparaissent. Une lueur les attire. Il y a un engloutissement

redoutable au fond duquel on aperçoit cette nudité divine, la Vérité.

Paris n'y a point disparu.

Au contraire.

Il est sorti de 93 avec la langue de feu de l'avenir sur le front.

VII

Depuis les temps historiques, il y a toujours eu sur la terre ce qu'on

nomme la Ville. _Urbs_ résume _orbis_. Il faut le lieu qui pense.

Il faut l'endroit cérébral, le générateur de l'initiative, l'organe de

volonté et de liberté, qui fait les actes quand le genre humain est

éveillé, et, quand le genre humain dort, les rêves.

L'univers sans la ville; il y a là comme une idée de décapitation. On

ne se figure pas la civilisation acéphale.

Il faut la cité dont tout le monde est citoyen.

Le genre humain a besoin d'un point de repère universel.

Pour nous en tenir à ce qui est élucidé, et sans aller chercher dans

les pénombres les cités mystérieuses, Gour en Asie, Palenque en

Amérique, trois villes, visibles dans la pleine clarté de l'histoire,

sont d'incontestables appareils de l'esprit humain.

Jérusalem, Athènes, Rome. Les trois villes rhythmiques.

L'idéal se compose de trois rayons: le Vrai, le Beau, le Grand. De

chacune de ces trois villes sort un de ces trois rayons. A elles

trois, elles font toute la lumière.

Jérusalem dégage le Vrai. C'est là qu'a été dite par le martyr suprême

la suprême parole: _Liberté, Égalité, Fraternité_. Athènes dégage le

Beau. Rome dégage le Grand.

Autour de ces trois villes, l'ascension humaine a accompli son

évolution. Elles ont fait leur oeuvre. Aujourd'hui de Jérusalem il

reste un gibet, le Calvaire; d'Athènes, une ruine, le Parthénon; de

Rome, un fantôme, l'empire romain.

Ces villes sont-elles mortes? Non. L'oeuf brisé ne représente pas

la mort de l'oeuf, mais la vie de l'oiseau. Hors de ces enveloppes

gisantes, Rome, Athènes, Jérusalem, plane l'idée envolée. Hors de Rome

la Puissance, hors d'Athènes l'Art, hors de Jérusalem la Liberté. Le

Grand, le Beau, le Vrai.

En outre elles vivent en Paris. Paris est la somme de ces trois cités.

Il les amalgame dans son unité. Par un côté il ressuscite Rome, par

l'autre, Athènes, par l'autre, Jérusalem. Du cri du Golgotha il a tiré

les Droits de l'homme.

Ce logarithme de trois civilisations rédigées en une formule unique,

cette pénétration d'Athènes dans Rome et de Jérusalem dans Athènes,

cette tératologie sublime du progrès faisant effort vers l'idéal,

donne ce monstre et produit ce chef-d'oeuvre: Paris.

Dans cette cité-là aussi il y a eu un crucifix. Là, et pendant

dix-huit cents ans aussi,--nous avons compté les gouttes de sang tout

à l'heure,--en présence du grand crucifié, Dieu, qui pour nous est

l'Homme, a saigné l'autre grand crucifié, le Peuple.

Paris, lieu de la révélation révolutionnaire, est la Jérusalem

humaine.

IV

FONCTION DE PARIS

I

La fonction de Paris, c'est la dispersion de l'idée. Secouer sur le

monde l'inépuisable poignée des vérités, c'est là son devoir, et il le

remplit. Faire son devoir est un droit.

Paris est un semeur. Où sème-t-il? dans les ténèbres. Que sème-t-il?

des étincelles. Tout ce qui, dans les intelligences éparses sur cette

terre, prend feu ça et là, et pétille, est le fait de Paris. Le

magnifique incendie du progrès, c'est Paris qui l'attise. Il y

travaille sans relâche. Il y jette ce combustible, les superstitions,

les fanatismes, les haines, les sottises, les préjugés. Toute cette

nuit fait de la flamme, et, grâce à Paris, chauffeur du bûcher

sublime, monte et se dilate en clarté. De là le profond éclairage

des esprits. Voilà trois siècles surtout que Paris triomphe dans ce

lumineux épanouissement de la raison, qu'il envoie de la civilisation

aux quatre vents, et qu'il prodigue la libre pensée aux hommes;

au seizième siècle par Rabelais,--qu'importe la tonsure!--au

dix-septième, par Molière,--qu'importe le travestissement et le

masque!--au dix-huitième, par Voltaire,--qu'importe l'exil!

Rabelais, Molière et Voltaire, cette trinité de la raison, qu'on nous

passe le mot, Rabelais le Père, Molière le Fils, Voltaire l'Esprit,

ce triple éclat de rire, gaulois au seizième siècle, humain au

dix-septième, cosmopolite au dix-huitième, c'est Paris.

Ajoutez-y Danton, pourtant.

Paris a sur la terre une influence de centre nerveux. S'il tressaille,

on frissonne.

Il est responsable et insouciant. Et il complique sa grandeur par son

défaut.

Il se contente trop souvent d'avoir de la joie. Joie athénienne aux

yeux de l'historien, joie olympienne aux yeux du poëte.

Cette joie est souvent une faute. Quelquefois elle est une force.

Elle vient en aide à la raison.

A l'heure qu'il est, et nous ne saurions trop en prendre acte, nous,

philosophes, la guerre étant dans la coulisse et prête à rentrer en

scène, Paris raille la guerre. La grosse voix militaire le fait rire.

Bon commencement. C'est là une gaieté de faubourien, mais Paris

est surtout de son faubourg. Le caporalisme ayant cessé d'être une

grandeur française et étant devenu une grandeur tudesque, Paris est

à l'aise pour s'en moquer. Cette moquerie est saine. On en verra les

suites. Dans _les Muettes de l'Histoire_, vivant et puissant livre,

on lit ceci: «Un jour Henri VIII n'aima plus sa femme; de là une

religion.» On pourra dire de même: «Un jour Paris n'aima plus le

soldat; de là une guérison.»

Le caporalisme, c'est l'absolutisme. C'est Narvaëz. C'est Bismarck.

Le despotisme est un paradoxe. L'omnipotence militaire monarchique

offense le bon goût.

--Sifflons cela, dit Paris. Et il prend sa clef dans sa poche. La clef

de la Bastille.

II

Paris a été trempé dans le bon sens, ce Styx qui ne laisse point

passer les ombres. C'est par là que Paris est invulnérable.

Il s'engoue comme toutes les autres foules, puis, brusquement, devant

les apothéoses, les tedeums, les cantates, les fanfares, il perd son

sérieux.

Et voilà les apothéoses en danger.

Le roi de Prusse est grand. Il a sur sa monnaie une couronne de

laurier, sur sa tête aussi. C'est à peu près un César. Il est en passe

d'être empereur d'Allemagne. Mais Paris sourira. C'est terrible.

Que faire à cela?

Sans doute les uniformes du roi de Prusse sont beaux; mais vous ne

pouvez pas forcer Paris à admirer la passementerie de l'étranger.

Bien des choses seraient ou voudraient être; mais le rire de Paris est

un obstacle.

Des principes d'autrefois, qui étaient crénelés et armés, légitimité,

grâce de Dieu, inviolabilité séculaire, etc., sont tombés devant «ce

rictus», comme l'appelle Joseph de Maistre.

La tyrannie est un Jéricho dont ce rire fait crouler les tours.

Les puissances terrestres que la messe noire foudroyait, un refrain

de faubourien les exécute. Être excommunié était une forme de la

démolition; être chansonné en est une autre.

La gaieté de Paris est efficace, parce que, venant des entrailles du

peuple, elle se rattache à des profondeurs tragiques.

C'est à Paris, désormais, nous l'avons indiqué plus haut, qu'est

l'_urbi et orbi_. Mystérieux déplacement du pouvoir spirituel.

Au balcon du Quirinal succède cette boîte à compartiments qu'on

appelle la casse d'imprimerie. De ces alvéoles sortent, ailées, les

vingt-cinq lettres de l'alphabet, ces abeilles. Pour n'indiquer qu'un

détail, dans une seule année, 1864, la France a exporté pour dix-huit

millions deux cent trente mille francs de livres. Les sept huitièmes

de ces livres, c'est Paris qui les imprime.

Les clefs de Pierre, l'allusion décourageante à la porte du ciel

plutôt fermée qu'ouverte, sont remplacées par le rappel perpétuel du

bien qu'ont fait aux peuples les grandes âmes, et si Saint-Pierre de

Rome est un plus vaste dôme, le Panthéon est une plus haute pensée. Le

Panthéon, plein de grands hommes et de héros utiles, a au-dessus de la

ville le rayonnement d'un tombeau-étoile.

Ce qui complète et couronne Paris, c'est qu'il est littéraire.

Actes et Paroles, Volume 4: Depuis l'Exil 1876-1885 · 第 20 / 24 段