Il y a, en effet, messieurs, dans cette solennité comme un relèvement

définitif de la patrie, qui se sent grande du génie de son plus grand

homme, et aussi de la foi que ces funérailles rallument dans les

coeurs.

Conservons le souvenir de cette journée, comme celui d'un pacte

nouveau conclu avec l'amour du pays, avec sa gloire, avec sa puissance

dans le monde, avec le rayonnement de ses idées, et restons dignes de

ce transport unanime qui a fait s'agenouiller toute la France et se

dresser toute l'Europe sur ce seuil où notre poète national renaît

dans sa vie immortelle.

Ce sera le dernier chef-d'oeuvre de Victor Hugo. C'eût été son

ambition suprême après avoir tant écrit, tant lutté pour la fraternité

humaine et pour la gloire de la France, de faire servir sa mort à une

fédération sincère entre les peuples et à une explosion radieuse du

patriotisme français!

DISCOURS DE M. GOT

AU NOM DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE.

C'est un grand honneur pour toute notre corporation qu'on ait fait

choix d'un délégué qui prît aussi la parole dans cette cérémonie

auguste.

Mais le théâtre de Victor Hugo, cette portion si fameuse de son

oeuvre, vient d'être apprécié à sa valeur grandiose, et tout

d'ailleurs n'a-t-il pas été dit--par quelles voix éloquentes!--sur le

maître poète devant qui la France et le monde s'inclinent aujourd'hui!

Je crois donc devoir restreindre à son but véritable la mission qu'on

a bien voulu me confier.

C'est au nom de l'Art et des artistes dramatiques, dont une moitié--la

plus brillante sans doute, les femmes--pouvait difficilement prendre

place dans le cortège, accouru fiévreusement de toutes part à ces

funérailles triomphales; c'est au nom de nous tous enfin, que

je dépose ici cet hommage respectueux, mais plein d'un orgueil

patriotique!

A Victor Hugo, le Théâtre-Français reconnaissant!

DISCOURS DE M. MADIER DE MONTJAU

AU NOM DES PROSCRITS DU DEUX-DÉCEMBRE.

Concitoyens,

Mesdames et concitoyennes,

Au lendemain du coup terrible du 22 mai, à l'un de ceux dont ce coup

traversait le plus cruellement le coeur, un autre génie contemporain,

un chantre illustre de l'art écrivait: «Devant la mort de cet

immortel, nulle parole n'est à la hauteur du silence.» Que venons-nous

donc faire à cette place d'où je m'adresse à vous? Et celui qui vient

de m'y précéder, et ceux qui m'y suivront, et moi-même? Ajouter une

feuille à la couronne de laurier que depuis si longtemps le monde a

tressée pour le Maître, glorifier la gloire elle-même, illustrer cette

illustration universelle et déjà presque séculaire, qui pourrait y

songer, qui oserait le dire?

Nous, nous venons tout simplement, modestement, humblement, je ne

crains pas de le dire, payer à celui qui n'est plus la dette énorme

de notre reconnaissance. Et vous, modernes poètes, modernes écrivains

dont il fut le vaillant pionnier, pour qui il ouvrit des voies

nouvelles, à qui il fit entrevoir un immense horizon, et qui vous

élevâtes dans un généreux essor, emportés sur les ailes de son

inspiration; et vous, représentants du Parlement et des Académies,

qui dûtes tant de gloire à sa vaillante éloquence, aux oeuvres de son

grand esprit; et vous tous patriotes qui m'écoutez, qui n'avez pas

oublié la grandeur de celui qui porta si haut l'honneur de la France.

Entre tous, la dette reste immense, pour ceux-là surtout qui m'ont

fait l'honneur de m'autoriser à parler ici en leur nom: les proscrits

de 1851. Des proscrits de tous les temps, de toutes les heures

douloureuses, comme de ceux-là, Victor Hugo fut en effet le champion

traditionnel.

Enfant, il avait vu sa mère recueillir dans la maison paternelle ceux

du premier empire. Jeune homme, dans son modeste gîte, il offrait un

asile à ceux de la Restauration. Sous la monarchie de Juillet, il

disputait victorieusement à l'échafaud la tête de notre cher Barbès.

Et plus tard, s'il ne sauvait pas la tête de John Brown, du moins en

la défendant il rendait la victime immortelle et flétrissait à jamais

les défenseurs de l'esclavage sanglant.

Quand vint notre tour, quand, le coeur saignant de nos misères et

de celles de la France, il nous fallut quitter cette patrie qu'on

n'emporte pas, a dit un grand homme, à la semelle de ses souliers,

alors que quelques coeurs navrés s'abandonnaient au désespoir, quelle

joie d'avoir à nos côtés le maître, de le sentir à la fois notre

compagnon et le chef de notre phalange!

Dans l'obscurité profonde qui nous enveloppait, il brillait comme un

phare. Il était le soleil où nous nous réchauffions. Par lui, on se

sentait éclairé, guidé, protégé! Protégé, semblait-il, contre tous les

périls, mais protégé certainement contre le plus grand de tous, contre

les odieuses calomnies, contre les infamies qu'à flots on déversait

sur nous. Ne nous suffisait-il pas, en effet, pour nous laver, de

pouvoir affirmer, de dire: «Nous sommes du parti de Victor Hugo; nous

sommes ses complices; nous sommes ses amis!»

Oui, tu nous protégeas et tu nous vengeas, maître! Et en nous

protégeant, tu protégeais, tu vengeais, tu sauvais, plus grands, plus

précieux que nous, ces proscrits de tous les temps funestes, le droit,

la liberté, dont nous n'étions que les soldats.

Quelle ivresse parmi nous et pour toutes les âmes où vivait encore

leur amour, quand de sa plume, formidable Euménide, sortit et

traversa, comme un éclair, le monde, cette histoire de _Napoléon le

Petit_, écrite avec le burin de Tacite; lorsque, plus tard, semblables

aux anathèmes antiques, le suivaient les _Châtiments_, cette coulée

poétique colossale, épique, grandiose parfois, on l'a dit, grimaçante

comme une charge de Callot, où se mêlaient dans une alliance sublime

le terrible et le grotesque, la poignante ironie et l'inépuisable

colère.

Ah! ces oeuvres sublimes, filles de la vertu indignée, de la justice

implacable, et ces discours passionnés, prononcés sur la tombe de

chacun des martyrs du Deux-Décembre, et ces _Misérables_, et cette

_Légende des Siècles_, revendication solennelle et plus large encore

au profit de toutes les misères, contre toutes les tyrannies de tous

les pays, de tous les temps, nous les réclamons comme nôtres, nous

compagnons de l'exil de Hugo, solidaires de ses indignations, victimes

des persécutions qui le frappaient!

Elles ont été faites, en même temps que de son génie, du spectacle de

nos souffrances, de celles de nos proches, de la vue de notre sang,

voire du grondement de nos indignations.

Écrivains illustres de notre pays, vaillants des grandes batailles

littéraires du maître, mettez dans votre lot toutes les autres sorties

de sa plume, mais ne nous disputez pas celles-là, n'y touchez pas,

elles sont dans le nôtre, encore une fois, elles nous appartiennent,

et ce sont les plus belles!....

Quel réconfort nous y avons trouvé! Et quel sentiment du devoir dans

l'exemple de ce stoïque. Résigné à la solitude, renonçant à cette cour

d'esprits d'élite, que faisait autour de lui, dans son pays, tout ce

qu'avaient la France et l'Europe de plus illustre, seul sur son roc,

au milieu de l'océan, impassible et inflexible, attendant que l'heure

de la justice et de la réparation vint.

Ce roc, comme celui de Sainte-Hélène, il était chaque jour battu par

le flot monotone, attristé par le mugissement de la vague tempétueuse;

mais tandis que, de là où vécut ses derniers jours et mourut un tyran,

ne vinrent que des souvenirs sinistres d'iniquité, de sang partout

répandu, l'écho de rancunes furieuses et d'impuissantes colères,--de

Hauteville-House partaient, pour courir à travers le monde, de nobles

appels à la révolte contre l'oppression, de hautes leçons de sagesse,

des paroles d'espérance, avec les plus nobles conseils, les plus

généreux exemples!

Nous en retrouvons le reflet et l'écho dans le discours superbe que,

sur la tombe d'un autre grand homme dont le nom est lié au sien et par

le malheur et par la grandeur du génie, Edgar Quinet, Hugo prononçait

il y a quelques années.

Pour faire dignement l'oraison funèbre de Hugo il eût fallu Hugo

lui-même. C'est lui, qui en célébrant la gloire d'un de ses pairs,

nous dira quelle fut sa propre gloire.

«Il ne suffit pas, disait-il en 1876 au cimetière Montparnasse, de

faire une oeuvre, il faut en faire la preuve. L'oeuvre est faite par

l'écrivain, la preuve est faite par l'homme. La preuve d'une oeuvre,

c'est la souffrance acceptée.»

Comme il l'acceptait, lui! Comme il s'offrait à elle en holocauste

avec ardeur, et comme il la faisait accepter à tous qui, en le voyant

invincible, invulnérable presque à la douleur, ne songeaient plus à se

plaindre, oubliant même qu’ils souffraient!

Par sa sympathie, il les consolait. Par ses encouragements, il les

élevait au dessus d'eux-mêmes.

Qui ne se fut senti fier et presque heureux d'être proscrit quand,

des hauteurs d'où il planait, il laissait tomber ces paroles que nous

retrouvons plus tard encore sur ses lèvres devant la tombe glorieuse

dont je parlais tout à l'heure: «Il y a de l'élection dans la

proscription. Être proscrit, c'est être choisi par le crime pour

représenter le droit. Le crime se connaît en vertus. Le proscrit est

l'élu du maudit.

«Il semble que le maudit lui dise: sois mon contraire.»

Qui eût voulu sortir du bataillon ainsi sanctifié? Qui aurait pu

songer à être infidèle à l'infortune et à l'exil, quand, parlant des

exilés, il disait dans un de ses vers immortels, gravé aujourd'hui

dans toutes les mémoires, que, «s'il n'en restait qu'un, il serait

celui-là.»

Pour les faibles, pour les découragés, il affirmait pourtant la

victoire future et sûrement prochaine, avec la certitude, avec

l'autorité du _vates_, du poète prophète.

Elle vint, o proscrits! au milieu de quelles douleurs et de quels

désastres, hélas! Nous nous en souvenons, sans pouvoir l'oublier!

Et pourtant, au milieu de ces désastres, quand, sous le coup de ses

angoisses, Paris apprit le retour de son poète, de son orateur, de son

vaillant, tout entier il se leva, joyeux une heure, pour le recevoir.

Il lui fit fête dans le deuil, tant il lui semblait qu'en franchissant

nos murs Victor Hugo y conduisait avec lui la force invincible et la

victoire assurée.

Avec la même unanimité, pénétré d'une émotion plus forte encore, Paris

pleure aujourd'hui. Sur quoi? sur la fin de cette existence qu'avec

admiration nous avons vue se dérouler? sur le sort de celui qui mourut

plein de jours et comblé de gloire? Non; ne le croyez pas! Mais sur

lui-même, sur le monde à jamais privé de cette grande lumière.

Quand de telles morts viennent nous attrister, ce n'est pas en effet

la tombe qui semble noire. De ses profondeurs un rayonnement jaillit

qui l'illumine. C'est nous tous, ce sont les vivants qui comme

enveloppés dans un crêpe de deuil se sentent dans les ténèbres. Nous

pleurons comme pleure l'orphelin, qui, éperdu, verse moins des larmes

sur sa mère que sur l'appui tutélaire, sur la protection sans égale

qui vient à lui manquer.

Lui, le Maître, jusqu'au dernier instant, jusqu'à son dernier souffle,

il souriait à la mort; mieux encore, se sentant immortel, il n'y

pouvait pas croire. Il voyait au delà la continuation de sa puissante

vitalité, devenue plus puissante encore.

Ici bas, à l'heure où se fermaient ses yeux, il pressentait sans

doute, avec l'amour de tout ce grand peuple entourant son cercueil,

ce temple devant lequel nous sommes, trop longtemps ravi au culte des

grands hommes, à celui de la patrie, reconquis par lui, s'ouvrant

à deux battants pour le recevoir, sans souci des quelques clameurs

vaines qui essayaient de troubler le triomphe, sans souci des

accusations inouïes de profanation, comme si le contact du génie

pouvait jamais profaner!

En d'autre temps, parlant de cet autre édifice où d'autres honneurs

viennent de lui être rendus tout à l'heure, de la grandeur que donne

à la pierre le temps écoulé, de la majesté que lui prête l'usure des

ans, il avait dit:

La vieillesse couronne et la ruine achève,

Il faut à l'édifice un passé dont on rêve.

Ce qui est vrai de la pierre, l'est des hommes, chers concitoyens. Nul

n'eut rêvé, pour couronner une si admirable vie, une aussi glorieuse

vieillesse. La mort vient de les compléter. Pour Victor Hugo le passé

a commencé tout à l'heure et, dans le rêve, nous pouvons le voir

entouré de Barbès, dont il prolongea la vie, de Ledru-Rollin dont la

mâle éloquence ne put qu'égaler celle du grand poète, d'Edgar Quinet,

du grand Edgar Quinet, cet autre génie qu'on peut célébrer, sans qu'il

pâlisse, à côté de celui du maître, et de Louis Blanc, qu'il aimait

d'une tendresse fraternelle et qui le payait d'un retour presque

filial. Pléiade illustre qui tressaille de joie en se sentant

complète.

Nous seuls sommes en deuil. Élevons-nous à la hauteur de toutes ces

âmes héroïques, de celle qui vient de se séparer de nous. Déchirons

nos crêpes. Cessons de pleurer sur la mort devant l'immortalité.

Ce que nous devons au Maître, ce ne sont pas des larmes, c'est le

souvenir intime de ses oeuvres, de ses exemples, germe fécond de

nouveaux dévouements, de nouvelles grandeurs, de nouvelles gloires

pour le monde.

DISCOURS DE M. GUILLAUME

AU NOM DE LA SOCIÉTÉ DES ARTISTES FRANÇAIS.

Messieurs,

Le grand poète dont nous portons le deuil fut un artiste incomparable:

les artistes français ne pouvaient manquer de s'associer à l'hommage

solennel qui lui est rendu. Eux aussi se font gloire d'appartenir à la

famille intellectuelle de Victor Hugo; car, si ce vaste génie a résumé

les pensées et les aspirations de son temps, s'il a évoqué les siècles

passés et jeté sur l'avenir un regard prophétique, en même temps il a

donné, dans son oeuvre, une idée frappante de tous les arts. En lui

l'Art est intimement uni à la Poésie.

Il y a, en effet, entre ces deux modes de l'inspiration, une étroite

affinité. Féconde en images expressives, la poésie crée dans le champ

de l'imagination des représentations pleines de vie. Sans doute elle

ne façonne point les matériaux qui assurent aux idées une forme

sensible; chez elle c'est l'esprit seul qui s'adresse à l'esprit. Mais

elle est capable de donner aux objets qu'elle fait naître un caractère

de détermination qui les égale à des images peintes ou sculptées.

Alors ces objets nous apparaissent avec une sorte de réalité. On

croit les voir et ils restent sous le regard intérieur comme s'ils

existaient en dehors de nous.

Victor Hugo, entre tous les poètes et à l'égal des plus grands, a eu

le rare privilège de susciter les illusions plastiques. Que d'exemples

n'a-t-il pas donnés de ce pouvoir prestigieux! N'avait-il pas en lui

le génie d'un grand architecte et d'un voyant alors que, dans les

_Orientales_, il a décrit les villes maudites que le feu du ciel va

dévorer? L'archéologie n'a rien à reprendre à cette création qui

devança de beaucoup les découvertes de la science. Hugo avait la

divination du poète. Dès ses débuts n'avait-il pas évoqué le moyen

âge dans les _Odes et Ballades_, comme il le fit plus tard dans

_Notre-Dame de Paris_? Admirateur passionné et juste de notre

architecture nationale, il l'a relevée dans l'opinion et a préparé

l'action des services publics destinés à la protéger.

Quel sculpteur a taillé, a ciselé avec plus d'énergie et de précision

l'image des héros et des dieux, la figure des nations, l'effigie

des hommes? Quelques mots, et c'est assez pour rendre visible tel

phénomène de la forme que plusieurs ouvrages du ciseau suffiraient

à peine à faire comprendre. Qui ne se rappelle les trois vers dans

lesquels il a représenté l'évolution du masque de Napoléon. Exacte

observation, vérité historique, sentiment de l'art, tout s'y trouve

réuni. Les possibilités de la statuaire y sont atteintes et dépassées.

Combien d'autres images sont sorties de sa pensée, les unes comme

détachées d'un bloc de granit, les autres comme jetées en bronze, et

cela dans une strophe qui étonne l'esprit et, pour ainsi dire, le

regard.

Est-ce la variété, est-ce la richesse des formes et du coloris qui

font défaut à ce peintre sans égal? Ceux qui ont lu dans la _Légende

des Siècles_, la pièce intitulée le Satyre, ne sont-ils pas restés, en

quittant le livre, comme éblouis et enivrés de couleur et de lumière?

Et puis, cette étude ardente de la nature poussée jusque dans ses

profondeurs, ce travail du poète qui suit les mêmes voies que la

science, quel exemple et quel enseignement pour l'avenir et pour

nous-mêmes!

Que dirai-je de l'harmonie qui déborde de ses poèmes, de coupe et

de mouvement si divers. Le rythme suit toujours le sentiment. Il

accompagne la pensée, tantôt grave ou léger, tantôt vif ou plein de

langueur; tantôt soutenu comme pour quelque symphonie de la nature;

tantôt brisé comme pour un dialogue ou une plainte; tantôt solennel

comme il convient à la méditation philosophique. Quelle musique que

cette poésie! et combien, même sans tenir compte des mots, elle berce

ou exalte l'âme qui s'abandonne au cours mélodieux de la rime et des

sons!

Ah! oui, Victor Hugo est un grand artiste, un artiste complet, le plus

grand du siècle. Dans son oeuvre il a reconstitué l'unité de l'art,

cette unité qui n'existe que dans les antiques épopées. Il a le

sentiment de toutes les activités humaines: elles vibrent en lui; il

en est l'interprète ardent. Artiste, il l'est aussi le crayon à la

main: ses dessins sont inimitables. Mais sa gloire, comme celle des

poètes les plus sublimes, est de nous inspirer. Son oeuvre, comme

l'oeuvre d'Homère et de Dante, est une école. Il en sortira des

ouvrages grandioses, car l'admiration est féconde. Un vers d'Homère

avait donné à Phidias l'idée du Jupiter Olympien. Nos sculpteurs

pourront tirer des vers de Victor Hugo de nobles figures, dignes des

matériaux les plus précieux ... Je vois sur son tombeau les images des

plus nobles inspirations de son génie: les statues de la Justice et de

la Pitié.

Aucunes funérailles n'ont été plus magnifiques, plus imposantes, plus

triomphales. Nous avons eu au milieu de nous un génie sans égal.

Honneur à lui! Honneur au poète qui a donné à ses oeuvres un caractère

d'universalité!

Gloire au maître souverain de l'idée et de la forme, à celui qui a

identifié avec la poésie la représentation intellectuelle de tous les

arts!

Les artistes français déposent sur le cercueil de Victor Hugo un

laurier d'or en ce jour mémorable consacré à son apothéose.

DISCOURS DE M. DELCAMBRE

AU NOM DE L'ASSOCIATION DES ÉTUDIANTS DE PARIS.

Après les contemporains de Victor Hugo, nous venons--nous la postérité

--affirmer la même admiration et le même amour. Nous venons, avec

toutes les générations du siècle, pleurer celui qui fut et restera

notre maître à tous. Nous n'avons pas vu grandir son génie, mais nous

l'avons vu triompher, et nous avons applaudi au triomphe. Pour tous

les jeunes hommes, il a été l'initiateur et le bon guide. Ceux

qui vivaient loin de lui trouvaient dans ses oeuvres la parole

révélatrice, ceux qui l'approchaient comprenaient combien notre époque

eut raison de l'appeler le Père.

Tant de génie et de bonté méritent un long amour et une éternelle

reconnaissance; c'est pourquoi nous apportons à Victor Hugo, très

grand et très bon, des larmes avec des fleurs, prémices d'un culte qui

ne périra pas.

DISCOURS DE M. TULLO MASSARONI

SÉNATEUR DU ROYAUME D'ITALIE.

Messieurs,

Après les voix si éloquentes que vous venez d'entendre, c'est à peine

si j'ose, moi étranger, parler près de cette tombe. Si je l'ose, c'est

que ma voix, quelque faible qu'elle soit, est l'écho de l'âme de tout

un peuple s'associant à votre douleur.

Là où est le deuil de la France, la pensée humaine est en deuil. Et ce

deuil de la pensée, ces angoisses de l'esprit assoiffé de vérité, de

poésie et d'amour, et sevré tout à coup de la coupe d'or où il puisait

à grands traits sa triple vie, quel peuple les ressentirait jusqu'au

fond de l'âme si ce n'est le peuple italien, qui, pendant des siècles

de souffrance et de lutte, n'a résisté que par l'esprit, ne s'est

senti vivre que par la pensée?

Aussi, messieurs, ayant l'honneur de porter ici la parole au nom des

écrivains, des artistes et des amis de l'enseignement populaire dans

mon pays, puis-je sans hésitation vous affirmer que je parle au nom de

mon pays même.

Victor Hugo a été de ceux auxquels les siècles parlent, et qui

écoutent le lendemain germer et croître sous terre; il s'est pris

corps à corps avec les iniquités et les haines du passé, et il les

a terrassées; il a deviné, au milieu du bruissement des foules, les

vérités de l'avenir, et, de ses bras d'athlète, il les a élevées sur

le pavois.

Il avait avec cela toutes les charités et toutes les tendresses; et

les petits enfants et les misérables ont pu venir à lui avant

les puissants et les heureux. Jusque sur les degrés de ce temple

magnifique, où la France l'associe à toutes ses gloires, je ne

saurais oublier qu'il a voulu venir à son dernier repos, porté par le

corbillard des pauvres, afin que la poésie du coeur rayonnât encore

une fois à travers les fentes de sa bière; et je pense à Sophocle,

dont le tombeau se passa de même, d'après le voeu du poète, de

lauriers et de palmes, et ne connut que la rose et le lierre.

Aussi, Maître, ne t'ai-je offert qu'un rameau de lierre et deux roses;

mais ces feuilles et ces fleurs ont poussé en terre de France, et,

sur le seuil de l'immortalité qui s'ouvre pour toi, elles mettent les

couleurs de l'Italie.

La main dans la main, tous les peuples qui se relèvent viennent

s'incliner, Maître, devant ce tombeau.

DISCOURS DE M. LE MAT

AU NOM DE L'INSTITUT DE WASHINGTON.

C'est au nom de l'Institut national de Washington que j'ai l'insigne

honneur d'exprimer ici la douloureuse émotion ressentie d'un bout

à l'autre des États-Unis à la nouvelle de la mort de Victor Hugo,

l'homme considérable dont la perte a rempli de si unanimes regrets

l'âme du monde civilisé.

DISCOURS DE M. RAQUENI

AU NOM DES FRANCS-MAÇONS ITALIENS.

C'est au nom de la loge Michel-Ange de Florence, au nom de la

maçonnerie italienne, que je viens adresser un dernier adieu au génie

de la France, au poète de toutes les patries, de toutes les libertés,

au défenseur des faibles et des opprimés de toutes les nationalités, à

l'apôtre éloquent de toutes les nobles causes, au chantre du droit,

de la vérité et de la justice, dont la gloire rayonnera sur la monde

entier.

L'Italie tout entière porte le deuil de Victor Hugo qu'elle admirait

et vénérait. Le grand malheur qui a frappé la France et l'humanité

a prouvé une fois de plus que le coeur des peuples latins bat à

l'unisson. Ils ont en commun les joies comme les douleurs, les

sentiments, les idées, les espérances et les aspirations.

L'Italie, dans cette circonstance douloureuse, a désavoué ce qu'on

l'avait représentée, ce qu'elle n'est pas et qu'elle ne sera jamais.

Elle a montré les sentiments véritables qui l'animent à l'égard de la

France.

L'esprit de la patrie de Dante restera toujours uni à l'esprit de la

patrie de Victor Hugo.

Sur ce cercueil entouré de l'admiration universelle, jurons de

resserrer de plus en plus les liens de fraternité qui unissent la

France à l'Italie, afin de hâter la formation du faisceau latin qui

était l'idéal sublime du grand poète humanitaire. Ce sera là le plus

beau monument que nous puissions élever à la mémoire glorieuse de

l'auteur immortel de la _Légende des Siècles_.

Que le peuple français et le peuple italien, sur la tombe de leurs

génies,--Victor Hugo et Garibaldi,--se retrempent à leur mission de

paix, de civilisation et de liberté.

DISCOURS DE M. LEMONNIER AU NOM DE LA LIGUE DE LA PAIX.

Citoyennes et citoyens,

La Ligue internationale de la paix et de la liberté apporte à son

tour sur cette tombe, avec ses pieux hommages, le témoignage de sa

reconnaissance et de sa douleur.

Le 31 mai 1851, Victor Hugo prononçait à la tribune de l'Assemblée

nationale, au milieu des rires de la droite, ce mot prophétique: LES

ÉTATS-UNIS D'EUROPE.

Notre ligne a inscrit cette parole sur sa bannière.

En 1869, Victor Hugo est venu du fond de l'exil présider à Lausanne

notre troisième congrès.

Le 14 juillet 1870, il a de ses mains planté à Hauteville le chêne des

_États-Unis d'Europe_.

Victor Hugo aimait notre ligue, il suivait nos travaux, il nous

donnait ses conseils.

La Ligue n'oubliera jamais qu'elle a été fondée et guidée par Victor

Hugo.

DISCOURS DE M. BOLAND AU NOM DE GUERNESEY.

Messieurs,

Actes et Paroles, Volume 4: Depuis l'Exil 1876-1885 · 第 17 / 24 段