Au milieu d'une manifestation nationale, si superbement méritée par

tant d'oeuvres éclatantes, le département de la Seine témoigne au

grand mort son admiration sans bornes. Il se souvient avec orgueil

qu'il a deux fois envoyé siéger au sénat celui que toutes les bouches

ont raison de proclamer aujourd'hui le premier des poètes et le plus

grand des Français.

Nous, ses électeurs, nous avons principalement admiré le démocrate

aussi dévoué qu'inébranlable.

Sans doute, avec tout le monde civilisé, nous savions l'immensité de

son génie; sans doute nous savions la ciselure merveilleuse et la

majesté de son langage; nous savions que jamais front plus inspiré ne

rayonna parmi les humains; et, pour tout dire en un mot, nous savions

que le dix-neuvième siècle, si étincelant de lumière, s'appellera le

siècle de Victor Hugo. Assurément nous acclamions avec enthousiasme,

avec vénération, tant de grandeur, tant de puissance et tant d'éclat.

Mais s'il fut notre héros, c'est surtout parce qu'il se montra

l'apôtre infatigable des revendications populaires et des grandes

réformes.

Ami des faibles et des déshérités, nous avons nommé leur plus éloquent

défenseur, l'auteur immortel des _Misérables_, le coeur toujours

saignant des blessures de la France, nous avons nommé celui qui marqua

éternellement d'un fer rouge les criminels envers la patrie, le

sublime justicier des _Châtiments_ et de l'_Année terrible_.

Et, le jour même de notre premier vote, en face du palais du

Luxembourg, le peuple ratifiait magnifiquement notre choix, en faisant

au nouvel élu une de ces ovations d'un caractère à la fois si touchant

et si grandiose. Oui, à cette époque d'angoisse et de combat, alors

que sur la France la réaction dressait encore sa face ténébreuse,

Victor Hugo proclamé sénateur à Paris, ce fut un triomphe que ne

peuvent oublier les républicains et tous ceux qui sont animés d'un

véritable patriotisme.

Bientôt l'ancien proscrit de décembre, qui, au sortir d'horribles

tempêtes politiques, avait senti toutes les douleurs de l'exil et qui

connaissait maintenant tous les bienfaits de l'apaisement, réclama,

avec son éloquence magistrale, en faveur des déportés de nos

commotions civiles, la clémence et l'amnistie.

De sa haute autorité, il soutint constamment les oeuvres les plus

généreuses, et de tous les points de la France et du monde il était

salué comme le représentant le plus vénéré de la démocratie.

A l'avenir, si le grand homme n'est plus au milieu de nous pour parler

et pour agir, du moins son exemple, ses oeuvres et ses enseignements

resteront notre plus riche héritage. Et sans cesse, du fond de sa

tombe, sortira comme un large souffle vivifiant qui fera fleurir

partout la Justice et la Fraternité.

Gloire donc et reconnaissance à cet immortel génie de la patrie

française et de l'humanité!

Au Panthéon.

DISCOURS DE M. OUDET

AU NOM DE LA VILLE DE BESANÇON.

La ville de Besançon, qui s'enorgueillit d'avoir été le berceau du

grand citoyen que pleure aujourd'hui la France, avait sa place marquée

dans ces obsèques. C'était pour elle un devoir, c'était un grand

honneur de venir, au milieu de ce deuil national, dire un dernier

adieu au plus illustre de ses enfants. Et j'ai accepté du conseil

municipal, après bien des hésitations et avec le sentiment intime de

mon insuffisance, la mission périlleuse de prendre ici la parole en

son nom.

C'est à Besançon, le 7 ventôse an X de la République française (26

février 1802), que la femme du commandant Léopold Hugo, après une

grossesse laborieuse, mit au monde cet enfant, faible et chétif, qui

deviendra l'honneur de la France, la gloire des lettres, la grande

personnification du siècle, et dont nous accompagnons aujourd'hui, à

quatre-vingt-trois ans de date, la dépouille mortelle dans ce monument

que la patrie reconnaissante vient, après bien des vicissitudes, de

consacrer de nouveau à la sépulture et à la mémoire de ses grands

hommes.

Victor Hugo lui-même, dans les _Feuilles d'automne_, a décrit, en vers

d'une délicatesse inimitable, son apparition dans la vie; mais, le

moment n'étant point aux longs discours, je ne les citerai pas.

Quiconque, d'ailleurs, sait lire les a lus; quiconque, a un coeur les

a aimés, s'il m'est permis de paraphraser l'un de ses biographes.

Mais à qui donc «cet enfant que la vie effaçait de son livre, et qui

n'avait pas même un lendemain à vivre», dut-il de surmonter alors les

dangers d'une aussi délicate constitution? Il nous l'a dit lui-même:

«aux soins d'une mère adorée».

Dieu me garde d'en douter et de commettre un pareil sacrilège.

Serait-il cependant téméraire de penser que, dans cette oeuvre de

dévouement et d'amour, la mère dut être puissamment secondée par

l'influence bienfaisante de l'air si pur qui, dans nos montagnes,

contribue à créer ces natures solides dans lesquelles se trouvent des

caractères si fortement trempés?

Serait-il téméraire de croire que, nous quittant plusieurs mois après

sa naissance et déjà inscrit comme enfant de troupe, doué dès lors de

cette admirable constitution qui le conserva à sa patrie pendant près

d'un siècle, il put emporter en germe de notre pays une portion de ces

qualités physiques qui ont fait de lui l'un des plus puissants génies

de son temps?

Ah! laissez-moi, vous qui voulez bien m'écouter avec indulgence,

laissez-moi appeler à mon aide, en ce moment solennel, quelques vers

de l'un de nos jeunes poètes francs-comtois, adressant, en 1881, une

ode à Victor Hugo:....A votre âme il reste quelque chose

De ce qui l'entoura dans ses premiers moments....

O, vieux maître, c'est bien dans la Franche-Comté

Que vous avez puisé pour toute votre vie

Cette sublime soif sans cesse inassouvie

De justice suprême et d'âpre liberté.

C'est pénétré moi-même de cette pensée que, dès le mois de mars 1879,

étant maire de Besançon, je proposais au conseil municipal, pour

perpétuer parmi nous le nom du grand citoyen dont Besançon fut le

berceau et pour en transmettre la mémoire aux générations à venir, de

donner son nom à l'une de nos rues et de placer sur la façade de la

maison où il est né un cartouche en bronze, dont le maître lui-même

dicta l'inscription: _Victor Hugo: 26 février 1802_, inscription qu'il

faut aujourd'hui compléter par cette date funèbre: «22 mai 1885.»

La pose de ce cartouche fut l'occasion d'une fête presque nationale

et d'un banquet où le maître se fit représenter par M. Paul Meurice,

porteur d'une lettre que nous conservons dans nos archives comme un

monument bien précieux.

Elle est ainsi conçue:

«Décembre 1880.

«Je remercie mes compatriotes avec une émotion profonde. Je suis une

pierre de la route où marche l'humanité; mais c'est la bonne route.

L'homme n'est le maître ni de sa vie ni de sa mort. Il ne peut

qu'offrir à ses concitoyens ses efforts pour diminuer la souffrance

humaine et qu'offrir à Dieu sa foi invincible dans l'accroissement de

la liberté.

«VICTOR HUGO.»

Voilà l'admirable testament qu'il a laissé à ceux qui conservent son

berceau. Voilà pourquoi la ville de Besançon a délégué une partie

de sa municipalité à ces solennelles obsèques, pendant que toute

sa population, sur l'initiative des étudiants de ses écoles

préparatoires, des instituteurs et des élèves de ses écoles primaires,

réunis à la même heure devant la maison où le maître est né, déposent

en ce moment sur la façade des couronnes de fleurs, afin d'honorer sa

mémoire, en attendant que la ville complète son oeuvre par l'érection

de la statue du grand citoyen sur l'une de nos places publiques.

Adieu donc, maître, recevez une dernière fois l'hommage de notre

douleur profonde et de notre souvenir respectueux.

Après les désastres de la patrie foulée par l'envahissement, vous

avez, le premier, jeté le cri de protestation et de rage sur les deux

provinces écartelées, Strasbourg en croix, Metz au cachot, et depuis

la douloureuse séparation, vous n'avez cessé de conserver à nos frères

malheureux d'Alsace et de Lorraine l'amour de la patrie française et

l'espérance dans l'avenir. Maître, soyez sans inquiétude sur votre

berceau; depuis que la Franche-Comté, après toutes ses vicissitudes,

se donna à la France, il y a deux siècles de cela, elle resta le

rempart avancé et fidèle de la patrie.

Jamais Besançon n'a vu l'ennemi dans sa citadelle, jamais sur ses

tours l'ombre d'Attila, et les hirondelles qui viennent chaque année

construire leurs nids aux fenêtres de cette chambre où vous êtes né ne

diront jamais: La France n'est plus là.

Adieu donc, maître, au nom de tous mes concitoyens! ou plutôt au

revoir au sein du Dieu de «la raison, du droit, du bien, de la

justice», dont vous nous avez légué la foi!

DISCOURS DE M. HENRI DE BORNIER

AU NOM DE LA SOCIÉTÉ DES AUTEURS DRAMATIQUES.

La Société des auteurs et compositeurs dramatiques m'a chargé

d'apporter l'hommage de son admiration et de sa douleur à l'homme qui

a illustré à jamais la scène française.

Je n'ai à parler que du poète dramatique, mais à l'insuffisance de mes

paroles suppléera cette voix mystérieuse que chacun écoute dans son

âme en face des grands tombeaux.

Victor Hugo a écrit cette phrase dont on pourrait faire l'épigraphe de

son théâtre: «Dieu frappe l'homme, l'homme jette un cri; ce cri c'est

le drame.»

Oui, c'est le drame, le drame de Victor Hugo surtout. Dans aucun

temps, dans aucun pays, aucun poète n'a écouté de plus près, n'a

reproduit avec plus de force ce cri de la douleur humaine. Chacune de

ses oeuvres tragiques semble porter le nom d'un champ de bataille:

_Hernani_ a l'aspect d'un combat étincelant sous le soleil de

l'Espagne, dans quelque sierra désolée; _Ruy Blas_ ressemble au choc

de deux escadrons farouches plus avides de donner la mort que de

trouver la victoire; _les Burgraves_ ont la grandeur douloureuse et

titanique des trilogies d'Eschyle. Cette puissance admirable dans la

peinture des souffrances de l'humanité n'est qu'un des mérites du

théâtre de Victor Hugo; il en a un autre: le sentiment profond de

la pitié! Tous ces héros, tous ces vaincus de la fatalité, tous ces

désespérés de la vie, tous ces martyrs, tous ces bourreaux mêmes ont

sur leur visage un ruissellement de larmes qui tombe comme un torrent

d'une montagne sombre. C'est pourquoi le poète glorifie les uns et

absout les autres. Il sait que tout crime est le germe d'un désespoir,

que le poète, ayant dans une main la justice, doit avoir dans l'autre

la clémence et que, si Adam a pleuré sur Abel, Ève a pleuré sur Caïn!

C'est en cela que l'oeuvre de Victor Hugo est à la fois terrible et

touchante, et c'est pour cela qu'elle doit rester parmi les plus

nobles et les plus hautes dont s'honore le génie humain.

DISCOURS DE M. JULES CLARETIE

AU NOM DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES.

Dans l'immense deuil de cette journée, le monde célèbre et pleure

l'Immortel, la littérature française le Maître, la Société des gens de

lettres le Père.

Aux hommages universels, qui changent ces funérailles en apothéose,

notre famille littéraire apporte son pieux et respectueux souvenir.

Les acclamations disent assez combien partout Victor Hugo est admiré:

chez nous, il fut aimé. Quand il s'est agi, pour nous, de donner des

canons à la défense nationale, de célébrer le centenaire d'un grand

homme, de défendre pour l'écrivain le droit à la liberté et le droit à

la vie, le grand poète nous apporta toujours l'autorité de sa parole

et l'apostolat de son génie.

Oui, ce fut un apôtre avant tout, ce grand et incomparable homme de

lettres qui, dans toute sa longue et glorieuse existence, n'eut jamais

d'autre autorité officielle que celle qu'exerce la pensée, d'autre

pouvoir que celui du livre, et qui gouverna l'esprit humain par la

plume, comme d'autres--mieux que d'autres--par l'épée ou par le

sceptre.

Il a dit de Paris que «sa fonction, c'est la dispersion de l'idée». Sa

fonction, à lui, ce fut la diffusion de la pensée nationale, par sa

langue, cette langue claire et nette des traités diplomatiques, des

souverains, dont il fit le verbe vivant et généreux de l'âme des

peuples. Messieurs, ce qui assure encore à notre pays la suprématie

dans le monde, c'est la littérature et l'art, c'est le roman, c'est le

théâtre, c'est l'histoire, et aucun homme n'a plus fait pour la gloire

de son pays que Victor Hugo, le plus grand des lyriques de France. Un

jour, en un vers admirable, il a parlé dugeste auguste du semeur

secouant sur le monde «l'inépuisable poignée des vérités»; il fut,

lui, le semeur, le majestueux et sublime semeur de l'idée française!

Oui, ne l'oublions jamais, ce grand homme qui rêva, salua l'immense

fraternité des peuples, a étroitement aussi, énergiquement et

tendrement aimé la patrie, et après avoir dit à la France: «Sers

l'humanité et deviens le monde,» son oeuvre entière dit au monde:

«Honore, respecte, acclame, remercie la France.»

Ainsi toute sa vie fut un combat. Lorsqu'il n'était encore que

l'enfant sublime, celui qui devait être le sublime aïeul avait

proclamé que le poète a charge d'âmes et, en merveilleux artiste,

en artiste souverain et inimitable, dans ces livres dont les titres

chantent en toutes les mémoires, il opposa à la doctrine de l'art pour

l'art, l'art pour le droit, l'art pour une foi, l'art pour la vérité,

l'art pour le Dieu qu'il proclamait, pour l'humanité qu'il consolait,

pour la patrie qu'il glorifiait!

A travers son oeuvre, qui a toutes les tempêtes et tous les

apaisements du grand nourricier l'Océan, un autre sentiment souffle

comme une brise ou court plutôt comme le sang même des veines du

poète, cette vertu dont on vous parlait tout à l'heure: la pitié. Il a

toujours jeté sur les douleurs «le voie d'une idée consolante». Il a

partout cherché dans l'obscurité de la nature humaine la mélancolie

latente et la vertu cachée, la fleur ignorée qu'un peu de bonté

pouvait faire refleurir. Tout ce qui souffre a place dans sa vaste

tendresse: Fantine et Marion purifiées par l'amour, Jean Valjean par

le repentir, Triboulet châtié dans son coeur de père, Lucrèce dans ses

entrailles de mère.

Il a pour les petits des caresses de lion; l'orphelin, le pauvre, le

marin, il les adopte comme le matelot des «Pauvres gens» recueille

les épaves de la mer, et dans un sourire d'enfant Victor Hugo voit un

monde de poésie, comme dans la larme d'une femme qui tombe il voit un

monde de douleurs.

Voilà l'exemple que ce grand écrivain a donné à tous les écrivains. Il

nous disait, un soir, en parlant d'un illustre homme de lettres qu'il

aimait et qui venait de mourir: «Il fut grand, ce qui est bien; mais

il fut bon, ce qui est mieux!» Messieurs, Shakspeare a parlé quelque

part des mamelles sublimes de la charité. De ce lait de la bonté

humaine Victor Hugo s'était nourri, il en garda jusqu'à la fin

l'héroïque douceur et, offrant au monde la manne de sa poésie, il

réclama, de sa première ode à son dernier livre,

Avec le pain qu'il faut aux hommes,

Le baiser qu'il faut aux enfants!

Et maintenant il a laissé tomber sa tête puissante dans le dernier

sommeil. Il a rejoint Homère, Eschyle, Dante, Rabelais, Isaïe, Tacite

--ceux qu'il appelait des génies--Cervantes, Shakspeare, Corneille,

Molière; il a libre croyant, montré «l'évidence du surhumain sortant

de l'homme»; il a servi à la fois la poésie et le progrès, les lettres

et les peuples «dans son ascension vers l'idéal»; et, «libre dans

l'art, libre dans le tombeau», il a, je cite ses paroles, «déployé

dans la mort ces autres ailes qu'on ne voyait pas».

Il n'avait demandé que le corbillard des pauvres. Le monde vient de

lui faire des funérailles inoubliables, immortelles comme son oeuvre.

C'est comme de l'histoire de France qui vient de passer triomphalement

à travers l'histoire de Paris. Cherchez parmi ces couronnes: il y en

a une qui apporte au fils du défenseur de Thionville l'hommage des

habitants de Thionville annexée. Et par une sorte de voie sacrée, de

l'avenue qui porta le nom d'Eylau, où son oncle défendit le cimetière

dans la neige, en passant par l'Arc de l'Étoile, où le nom de son père

devrait être inscrit.

N'ajoutons rien, nous, gens de lettres, à cette réclamation. Rien --si

ce n'est cette parole même que faisait entendre, il y a trente-cinq

ans, sa grande voix sur le tombeau de Balzac: «Ce penseur, ce poète,

ce génie a vécu parmi nous de cette vie d'orages commune dans tous

les temps à tous les grands hommes!....» Mais Victor Hugo n'avait

pas attendu que la mort fut un avènement, et, dominant les partis,

dominant les passions, continuant là-haut son rêve, il va briller

désormais au-dessus de toutes ces poussières qui sont sous nos pas,

«de toutes ces nuées qui sont sur nos têtes, parmi les étoiles de la

patrie!»

Victor Hugo a eu comme un cortège de monuments: les statues voilées

de nos cités en deuil, la Colonne, Notre-Dame, le trophée et la

cathédrale, le bronze et le granit qu'il a contresignés de sa griffe,

et, là-haut, du fronton ciselé par le maître sculpteur de sa jeunesse,

tombe le cri profond de tout un peuple: «Aux grands hommes, la patrie

reconnaissante!»

DISCOURS DE M. LECONTE DE L'ISLE

AU NOM DES POÈTES.

C'est avec le profond sentiment de mon insuffisance que j'ose

adresser, au nom de la poésie et des poètes, le suprême adieu de ses

disciples fidèles, respectueux et dévoués, au maître glorieux qui

leur a enseigné la langue sacrée. Puisse ma gratitude infinie et ma

religieuse admiration pour notre maître à tous me faire pardonner la

faiblesse de mes paroles!

Messieurs,

Nous pleurons sans doute le grand homme qui a daigné nous honorer de

sa bienveillance inépuisable, de sa bonté d'aïeul indulgent; mais nous

saluons aussi, avec un légitime orgueil filial, dans la sérénité de sa

gloire, du fond de nos coeurs et de nos intelligences, le plus grand

des poètes, celui dont le génie a toujours été et sera toujours pour

nous la lumière vivante qui ne cessera de nous guider vers la beauté

immortelle, qui désormais a vaincu la mort, et dont la voix sublime ne

se taira plus parmi les hommes.

Adieu et salut, maître très illustre et très vénéré, éternel honneur

de la France, de la République et de l'humanité!

DISCOURS DE M. PHILIPPE JOURDE

AU NOM DE LA PRESSE PARISIENNE.

Messieurs,

La presse parisienne m'a fait un honneur dont je sens le prix en me

chargeant de dire, en son nom, un dernier adieu au grand mort que nous

pleurons.

En ce jour où tant de voix éloquentes s'élèvent pour célébrer cette

illustre mémoire, la presse ne pouvait garder le silence sans manquer

à un devoir sacré.

N'a-t-elle pas, elle aussi, une dette de reconnaissance à acquitter

envers Victor Hugo?

Le journal n'était pas seulement pour Victor Hugo une des plus belles

manifestations de la pensée humaine: il était à ses yeux l'instrument

du progrès, le flambeau de la civilisation: Le journal était pour lui

l'avant-coureur du livre dans les masses profondes de notre société

démocratique.

Il n'a pas vingt ans qu'il publia le _Conservateur littéraire_.

Lorsque plus tard, sorti vainqueur de la grande bataille romantique,

il élargit son horizon, c'est au journal, c'est à l'_Événement_ de

1848 qu'il demande une tribune politique, comme il avait demandé une

tribune littéraire au _Conservateur_ de 1819.

Plus tard encore, pendant l'exil et après l'exil, toutes les fois

que le grand poète a eu une cause généreuse à défendre, il fait à

la presse l'honneur de l'associer à ses belles actions, à ses

revendications éloquentes, à ses appels à la clémence et à l'humanité.

Qu'il s'agisse de combattre l'esclavage dans les colonies espagnoles

ou de répondre à l'appel des Crétois, qu'il s'agisse de demander à

l'Angleterre la grâce des fenians condamnés à mort, ou d'implorer de

Juarez la grâce de l'empereur Maximilien; plus tard encore, qu'il

s'agisse de plaider la cause de la France durant l'Année terrible,

c'est le journal qui porte au monde les revendications de cette grande

conscience et les éclats de cette voix puissante.

Voilà, messieurs, pour la presse, un grand honneur. Elle en est fière.

On l'accuse parfois du mal dont elle est innocente: n'a-t-elle pas le

droit de se glorifier du bien qui s'est fait par elle?

On n'accusera pas la presse d'ingratitude vis-à-vis du grand homme

dont nous célébrons aujourd'hui l'apothéose; l'immense publicité

qu'elle a donnée aux oeuvres du maître a fait pénétrer sa pensée

jusque dans les hameaux les plus reculés. Elle a mis sa gloire à

l'abri des contestations qui se sont élevées, dans d'autres pays,

autour d'illustres génies.

La presse tout entière s'est inclinée avec respect devant les restes

du poète national. Les dissentiments se sont imposé silence devant ce

glorieux cercueil; et c'est pour celui qui parle au nom de la presse

parisienne une satisfaction profonde de savoir qu'il est l'interprète

de tous ses confrères quand il exprime son admiration et sa gratitude

pour celui qui fut Victor Hugo.

DISCOURS DE M. LOUIS ULBACH

AU NOM DE L'ASSOCIATION LITTÉRAIRE INTERNATIONALE.

Si je n'écoutais que la douleur d'une amitié de plus de quarante ans

et si je n'obéissais qu'à l'admiration de toute ma vie, je me tairais

devant le silence formidable de ce cercueil.

Mais j'ai reçu de l'_Association littéraire et artistique

internationale_, dont Victor Hugo était le président d'honneur, un

mandat qu'il ne m'est pas permis de récuser. Nos amis de la France et

de l'étranger, ceux qui dans nos courses à travers l'Europe, à chacun

de nos congrès, à Londres, à Lisbonne, à Vienne, à Rome, à Amsterdam,

à Bruxelles, acclamaient Victor Hugo avec tant de sympathie, en nous

donnant tant d'orgueil, ont aujourd'hui l'orgueil de faire retentir

leur sympathie dans notre profonde tristesse.

Nous sommes les soldats d'une idée que Victor Hugo nous a léguée, la

défense de la propriété littéraire et de la propriété artistique.

Partout où nous sommes allés livrer ce bon combat, son nom nous a

ouvert l'hospitalité la plus cordiale, son génie nous a donné les

armes les plus sûres et sa gloire a illuminé nos succès.

Je viens donc, au nom de ceux qu'il a inspirés, commandés, soutenus,

l'acclamer à mon tour, quand je voudrais uniquement le pleurer.

Victor Hugo est l'écrivain français le plus admiré hors de France;

non pas parce que nous l'admirons, car les étrangers parfois nous

reprochent de ne pas l'admirer assez, tant ils sont saisis par la

forte expansion de son génie! A peine a-t-on besoin de le traduire!

Le relief de sa pensée fait sa trouée dans la langue étrangère, et le

geste de sa parole aide à le deviner, avant qu'on l'ait pénétré.

Sa gloire prodigieuse, messieurs, nous est donc doublement chère! Elle

rayonne sur nous, avec le souvenir de nos joies, de nos douleurs les

plus intimes, de nos ambitions les plus vastes, et en même temps elle

resplendit au dehors comme une irradiation de la France généreuse et

fraternelle.

Le patriotisme de Victor Hugo, qui ne sacrifie rien des droits stricts

de la patrie, s'augmente d'un sentiment de justice internationale,

supérieur aux préjugés de la diplomatie, aux ignorances populaires. Il

est un foyer hospitalier où toutes les patries s'échauffent pour aimer

et servir davantage la paix, l'union, la liberté.

Soyons fiers, à travers notre douleur, de voir ce mort sublime se

dégager de nos étreintes pour recevoir de toutes les nations tournées

vers lui une immortalité qui s'ajoute à notre reconnaissance

nationale.

On n'a trouvé dans Paris qu'une porte assez haute pour y faire passer

son ombre: celle qu'il a mesurée lui-même à sa taille dans ses

strophes de granit, celle où son doigt filial a inscrit le nom de son

père absent, celle, où son nom rayonnera désormais, sans avoir besoin

d'y être inscrit. Mais ce qu'on ne trouvera pas, c'est un horizon qui

borne sa renommée. Déjà, devant ces témoignages venus de tous les

points du globe, il semble que ce poète, évanoui dans l'infini,

déborde l'Europe comme il a débordé la France et qu'à l'heure où nous

rouvrons pour lui le Panthéon français le monde lui élève un Panthéon

international.

Gardons nos larmes pour le recueillement de demain; mais aujourd'hui

ne résistons pas à cet entraînement d'un enthousiasme universel. C'est

notre honneur d'y céder.

Actes et Paroles, Volume 4: Depuis l'Exil 1876-1885 · 第 16 / 24 段